Un soir, après que ces deux personnes eurent passé la journée à rêver, soupirer, à s'étudier de part et d'autre, Victoria laissa le comte seul, et entra dans un petit salon, où se jettant sur un sopha, près d'une croisée ouverte, elle jouit tranquillement de la fraîcheur du soir. Il n'y avait pas long-tems qu'elle était ainsi, lorsque Bérenza ne pouvant supporter son absence, vint la trouver. La voyant couchée sur le sopha, il la crut endormie, et fermant doucement la porte, il s'approcha d'elle. Une idée vint à l'instant frapper Victoria: ce fut de profiter de la circonstance et de la méprise du comte. Elle ferma les yeux et affecta un véritable sommeil. Le comte s'en approcha davantage, et après l'avoir examinée pendant quelques minutes, il s'assit à son coté.
«O Victoria! ma bien-aimée, aurais-tu du chagrin? ah! puissai-je en être la cause; puissai-je croire que l'amour t'a embrâsée de ses feux.... Si cela était, je me regarderais comme le plus heureux des mortels». Il soupira après avoir prononcé intérieurement ces paroles. Victoria soupira également, mais beaucoup plus fort, et comme si un rêve pénible l'eût agitée. Le nom de Bérenza sortit de ses lèvres. Celui-ci n'osait respirer. «Bérenza, répéta-t-elle, pourquoi douter de ton amie»?
Le cœur du comte battait violemment. Victoria s'apperçut de son émotion; un mot de plus pensa-t-elle.
«Oui, cher Bérenza, je t'aime, je t'adore ... oh! combien je t'adore!» Ces mots prononcés, elle fit un mouvement, comme pour le presser dans ses bras, en feignant que quelque chose de terrible l'en empêchait. Puis ouvrant subitement les yeux, elle affecta la plus grands surprise, et même de la honte à la vue du comte. Elle se cacha le visage et détourna la tête.
L'émotion de Bérenza était si violente, qu'il fut privé pour quelques momens de la faculté de s'exprimer. Le sang montait rapidement de son cœur à sa tête; un feu pénétrant parcourait tout son corps, et ses sens étaient bouleversés. Il prit l'artificieuse créature entre ses bras, et dit avec transport: «Tu es à moi! oui, je reconnais maintenant que tu m'appartiens».
Vaine de sa réussite, Victoria eut soin que son amant ne sortît pas de son erreur. Elle soutint le rôle qu'elle venait de jouer, et Bérenza, tendre et susceptible comme il l'était, crut qu'il possédait l'amour le plus entier d'une jeune personne aimable et innocente.