Bérenza lui témoigna le plaisir qu'il avait à la voir plus gaie, et s'approcha pour l'embrasser. Elle répondit avec un mouvement d'impatience à ses caresses; et, en le repoussant, elle le toisa de la tête aux pieds, avec un sourire de démon. Le malheureux Comte prit ce mouvement pour un regret de la froideur qu'elle lui avait montrée les jours precédens, et un simple badinage de l'amour. Mais hélas! qu'il était loin de penser que sa cruelle épouse ne répondait à une marque d'affection, qu'en pensant qu'elle ne subirait pas long-tems la tâche d'y paraître sensible! en le repoussant, elle obéissait à l'impulsion de son cœur haîneux, et se disait:—Oh! bientôt il ne sera plus.

Pendant le souper, Victoria n'ôta pas les yeux de dessus Henriquez, tandis qu'elle répondait aux attentions de la belle Lilla avec son dédain accoutumé. Au milieu de tout, elle s'occupait de chaque convive qui était à table, et la vivacité de ses manières, ainsi que le brillant de son esprit, produisaient l'effet ordinaire, qui était de lui attirer l'admiration.

—Allons, ma bonne amie, dit Bérenza enchanté, et en prenant son verre, nous allons tous boire à ta meilleure santé et à tous les souhaits. Voyons, mes amis, buvons pour ma charmante femme.

On obéit: on but au bonheur de celle qui méditait la ruine des autres,

« C'est à moi, maintenant, reprit-elle avec gaîté. Puis, prenant deux verres, elle vola au buffet où étaient les vins à la glace. Elle s'empara d'une bouteille, et remplit les verres, en infusant dans l'un une petite quantité de la poudre qu'elle tenait cachée: personne ne la vit. La poudre, incorporée avec le vin, disparut, et Victoria, revenant à sa place avec les deux verres, s'assit et dit: «Allons, Messieurs, emplissez les vôtres. »Alors elle feignit de porter ses lèvres à celui qu'elle présenta ensuite à Bérenza, en ajoutant: «je viens de goûter à celui-ci, cher comte, prenez-le, et buvons réciproquement à l'accomplissement le plus prompt de nos désirs

Le toast fatal fut porté, et tout le monde répéta les paroles perfides. Bérenza, qui était de tout son cœur pour le bonheur de sa femme, but jusqu'à la dernière goutte le breuvage de la mort, et en la regardant tendrement: oui, femme adorée, s'écria-t-il, à tout ce que tu souhaites!—L'infortuné! quels vœux il formait contre lui! Victoria l'examinait.... elle crut le voir pâlir. Il passa la main sur ses yeux, comme si une douleur subite lui eût attaqué le cerveau: elle craignit d'avoir mis une trop forte dose dans le verre, et que cela ne lui fit manquer son coup. Cependant ses craintes s'évanouirent, la couleur revint à Bérenza, et il ne parut plus rien sentir. L'enjouement le plus vif continua jusqu'à la fin du souper, et il ne se sépara que bien avant dans la nuit.

A compter de ce jour, Victoria ne manqua pas de donner à son époux une boisson empoisonnée, et celui-ci ne se doutait nullement de la cause des douleurs passagères qu'il ressentait. Quelquefois, elle insinuait le poison dans un fruit avec la pointe d'un couteau qu'elle portait sur elle à ce dessein, et elle lui présentait ce fruit avec le même couteau. Le pauvre Bérenza, par ce moyen, s'aidait lui-même à mourir.

Après quatre ou cinq tentatives pareilles, le poison ne fit presque plus d'effet; l'estomac s'y habituait: les atômes se trouvant mêlés avec les alimens, s'introduisaient dans le système. Au bout de dix jours, un changement, à peine remarquable pour les autres, mais très-visible pour Victoria, s'annonça dans le malheureux comte. Le sang parut circuler avec plus de peine sur ses joues, et ses couleurs devinrent marbrées. Une sorte de tremblement nerveux s'empara de lui, et une toux sèche et fréquente fut le symptôme le plus fort qui annonça le progrès rapide du mal.

Satisfaite de ces remarques, le soir du dixième jour, (car Victoria n'avait pu en laisser passer un sans faire usage de la poudre fatale) elle donna rendez-vous à Zofloya au lieu accoutumé. En y arrivant, elle ne le vit point. Déjà l'humeur allait s'emparer d'elle. Zofloya! Zofloya! cria-t-elle sourdement, où êtes-vous?

Ici, répondit une voix qui semblait celle d'un esprit que les zéphirs auraient poussée, et se retournant, elle vit la taille élevée du maure. Cependant elle ne l'avait pas entendu marcher; aussi, honteuse de l'impatience qu'elle venait de témoigner, il lui fut impossible de soutenir les regards perçans qu'il lui lançait. «Eh bien, belle dame, me voici; permettez-moi de vous demander si l'espoir commence à vous sourire.»