Cependant Mirabeau ne manquait pas d’orgueil; il se vantait outrageusement; bien qu’il se fût constitué marchand de drap pour être élu par le tiers état (l’ordre de la noblesse ayant eu l’honorable folie de le rejeter), il était épris de sa naissance: oiseau hagard, dont le nid fut entre quatre tourelles, dit son père. Il n’oubliait pas qu’il avait paru à la cour, monté dans les carrosses et chassé avec le roi. Il exigeait qu’on le qualifiât du titre de comte; il tenait à ses couleurs, et couvrit ses gens de livrée quand tout le monde la quitta. Il citait à tout propos et hors de propos son parent, l’amiral de Coligny. Le Moniteur l’ayant appelé Riquet[397]: «Savez-vous, dit-il avec emportement au journaliste, qu’avec votre Riquet, vous avez désorienté l’Europe pendant trois jours?» Il répétait cette plaisanterie impudente et si connue: «Dans une autre famille, mon frère le vicomte serait l’homme d’esprit et le mauvais sujet; dans ma famille, c’est le sot et l’homme de bien.» Des biographes attribuent ce mot au vicomte, se comparant avec humilité aux autres membres de la famille.
Le fond des sentiments de Mirabeau était monarchique: il a prononcé ces belles paroles: «J’ai voulu guérir les Français de la superstition de la monarchie et y substituer son culte.» Dans une lettre, destinée à être mise sous les yeux de Louis XVI, il écrivait: «Je ne voudrais pas avoir travaillé seulement à une vaste destruction.» C’est cependant ce qui lui est arrivé: le ciel, pour nous punir de nos talents mal employés, nous donne le repentir de nos succès.
Mirabeau remuait l’opinion avec deux leviers: d’un côté, il prenait son point d’appui dans les masses dont il s’était constitué le défenseur en les méprisant; de l’autre, quoique traître à son ordre, il en soutenait la sympathie par des affinités de caste et des intérêts communs. Cela n’arriverait pas au plébéien, champion des classes privilégiées, il serait abandonné de son parti sans gagner l’aristocratie, de sa nature ingrate et ingagnable, quand on n’est pas né dans ses rangs. L’aristocratie ne peut d’ailleurs improviser un noble, puisque la noblesse est fille du temps.
Mirabeau a fait école. En s’affranchissant des liens moraux, on a rêvé qu’on se transformait en homme d’État. Ces imitations n’ont produit que de petits pervers: tel qui se flatte d’être corrompu et voleur n’est que débauché et fripon; tel qui se croit vicieux n’est que vil; tel qui se vante d’être criminel n’est qu’infâme.
Trop tôt pour lui, trop tard pour elle, Mirabeau se vendit à la cour, et la cour l’acheta. Il mit en enjeu sa renommée devant une pension et une ambassade: Cromwell fut au moment de troquer son avenir contre un titre et l’ordre de la Jarretière. Malgré sa superbe, Mirabeau ne s’évaluait pas assez haut. Maintenant que l’abondance du numéraire et des places a élevé le prix des consciences, il n’y a pas de sautereau dont l’acquêt ne coûte des centaines de mille francs et les premiers honneurs de l’État. La tombe délia Mirabeau de ses promesses, et le mit à l’abri des périls que vraisemblablement il n’aurait pu vaincre; sa vie eût montré sa faiblesse dans le bien; sa mort l’a laissé en possession de sa force dans le mal.
En sortant de notre dîner, on discutait des ennemis de Mirabeau; je me trouvais à côté de lui et n’avais pas prononcé un mot. Il me regarda en face avec ses yeux d’orgueil, de vice et de génie, et, m’appliquant sa main sur l’épaule, il me dit: «Ils ne me pardonneront jamais ma supériorité!» Je sens encore l’impression de cette main, comme si Satan m’eût touché de sa griffe de feu.
Lorsque Mirabeau fixa ses regards sur un jeune muet, eut-il un pressentiment de mes futuritions? pensa-t-il qu’il comparaîtrait un jour devant mes souvenirs? J’étais destiné à devenir l’historien de hauts personnages: ils ont défilé devant moi sans que je me sois appendu à leur manteau pour me faire traîner avec eux à la postérité.
Mirabeau a déjà subi la métamorphose qui s’opère parmi ceux dont la mémoire doit demeurer; porté du Panthéon à l’égoût, et reporté de l’égoût au Panthéon, il s’est élevé de toute la hauteur du temps qui lui sert aujourd’hui de piédestal. On ne voit plus le Mirabeau réel, mais le Mirabeau idéalisé, le Mirabeau tel que le font les peintres, pour le rendre le symbole ou le mythe de l’époque qu’il représente: il devient ainsi plus faux et plus vrai. De tant de réputations, de tant d’acteurs, de tant d’événements, de tant de ruines, il ne restera que trois hommes, chacun d’eux attaché à chacune des trois grandes époques révolutionnaires, Mirabeau pour l’aristocratie, Robespierre pour la démocratie, Bonaparte pour le despotisme; la monarchie n’a rien: la France a payé cher trois renommées que ne peut avouer la vertu.
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Les séances de l’Assemblée nationale offraient un intérêt dont les séances de nos chambres sont loin d’approcher. On se levait de bonne heure pour trouver place dans les tribunes encombrées. Les députés arrivaient en mangeant, causant, gesticulant; ils se groupaient dans les diverses parties de la salle, selon leurs opinions. Lecture du procès-verbal; après cette lecture, développement du sujet convenu, ou motion extraordinaire. Il ne s’agissait pas de quelque article insipide de loi; rarement une destruction manquait d’être à l’ordre du jour. On parlait pour ou contre; tout le monde improvisait bien ou mal. Les débats devenaient orageux; les tribunes se mêlaient à la discussion, applaudissaient et glorifiaient, sifflaient et huaient les orateurs. Le président agitait sa sonnette; les députés s’apostrophaient d’un banc à l’autre. Mirabeau le jeune prenait au collet son compétiteur; Mirabeau l’aîné criait: «Silence aux trente voix!» Un jour, j’étais placé derrière l’opposition royaliste; j’avais devant moi un gentilhomme dauphinois, noir de visage, petit de taille, qui sautait de fureur sur son siège, et disait à ses amis: «Tombons, l’épée à la main, sur ces gueux-là.» Il montrait le côté de la majorité. Les dames de la Halle, tricotant dans les tribunes, l’entendirent, se levèrent et crièrent toutes à la fois, leurs chausses à la main, l’écume à la bouche: «À la lanterne!» Le vicomte de Mirabeau[398], Lautrec[399] et quelques jeunes nobles voulaient donner l’assaut aux tribunes.