L’année 1790 compléta les mesures ébauchées de l’année 1780. Le bien de l’Église, mis d’abord sous la main de la nation, fut confisqué, la constitution civile du clergé décrétée, la noblesse abolie.
Je n’assistais pas à la fédération de juillet 1790: une indisposition assez grave me retenait au lit; mais je m’étais fort amusé auparavant aux brouettes du Champ de Mars. Madame de Staël a merveilleusement décrit cette scène[417]. Je regretterai toujours de n’avoir pas vu M. de Talleyrand dire la messe servie par l’abbé Louis[418], comme de ne l’avoir pas vu, le sabre au côté, donner audience à l’ambassadeur du Grand Turc.
Mirabeau déchut de sa popularité dans l’année 1790; ses liaisons avec la Cour étaient évidentes. M. Necker résigna le ministère et se retira, sans que personne eût envie de le retenir[419]. Mesdames, tantes du roi, partirent pour Rome avec un passe-port de l’Assemblée nationale[420]. Le duc d’Orléans, revenu d’Angleterre, se déclara le très humble et très obéissant serviteur du roi. Les sociétés des Amis de la Constitution, multipliées sur le sol, se rattachaient à Paris à la société mère, dont elles recevaient les inspirations et exécutaient les ordres.
La vie publique rencontrait dans mon caractère des dispositions favorables: ce qui se passait en commun m’attirait, parce que dans la foule je regardais ma solitude et n’avais point à combattre ma timidité. Cependant les salons, participant du mouvement universel, étaient un peu moins étrangers à mon allure, et j’avais, malgré moi, fait des connaissances nouvelles.
La marquise de Villette s’était trouvée sur mon chemin. Son mari[421], d’une réputation calomniée, écrivait, avec Monsieur, frère du roi, dans le Journal de Paris. Madame de Villette, charmante encore, perdit une fille de seize ans, plus charmante que sa mère, et pour laquelle le chevalier de Parny fit ces vers dignes de l’ Anthologie:
Au ciel elle a rendu sa vie,
Et doucement s’est endormie,
Sans murmurer contre ses lois:
Ainsi le sourire s’efface,
Ainsi meurt sans laisser de trace