LIVRE VI [431]

Prologue. – Traversée de l’océan. – Francis Tulloch. – Christophe Colomb. – Camoëns. – Les Açores. – Île Graciosa. – Jeux marins. – Île Saint-Pierre. – Côtes de la Virginie. – Soleil couchant. – Péril. – J’aborde en Amérique. – Baltimore. – Séparation des passagers. – Tulloch. – Philadelphie. – Le général Washington. – Parallèle de Washington et de Bonaparte. – Voyage de Philadelphie à New-York et à Boston. – Mackenzie. – Rivière du nord. – Chant de la passagère. – M. Swift. – Départ pour la cataracte de Niagara avec un guide hollandais. – M. Violet. – Mon accoutrement sauvage. – Chasse. – Le carcajou et le renard canadien. – Rate musquée. – Chiens pêcheurs. – Insectes. – Montcalm et Wolfe. – Campement au bord du lac des Onondagas. – Arabes. – Course botanique. – L’Indienne et la vache. – Un Iroquois. – Sachem des Onondagas. – Velly et les Franks. – Cérémonie de l’hospitalité. – Anciens grecs. – Voyage du lac des Onondagas à la rivière Genesee. – Abeilles, défrichements. – Hospitalité. – Lit. – Serpent à sonnettes enchanté. – Cataracte de Niagara. – Serpent à sonnettes. – Je tombe au bord de l’abîme. – Douze jours dans une hutte. – Changement de mœurs chez les sauvages. – Naissance et mort. – Montaigne. – Chant de la couleuvre. – Pantomime d’une petite Indienne, original de Mila . – Incidences. – Ancien Canada. – Population indienne. – Dégradation des mœurs. – Vraie civilisation répandue par la religion. – Fausse civilisation introduite par le commerce. – Coureurs de bois. – Factoreries. – Chasses. – Métis ou Bois-brûlés. – Guerres des compagnies. – Mort des langues indiennes. – Anciennes possessions françaises en Amérique. – Regrets. – Manie du passé. – Billet de Francis Conyngham. – Manuscrit original en Amérique. – Lacs du Canada. – Flotte de canots indiens. – Ruines de la nature. – Vallée du tombeau. – Destinée des fleuves. – Fontaine de Jouvence. – Muscogulges et siminoles. – Notre camp. – Deux Floridiennes. – Ruines sur l’Ohio. – Quelles étaient les demoiselles Muscogulges. – Arrestation du roi à Varennes. – J’interromps mon voyage pour repasser en Europe. – Dangers pour les États-Unis. – Retour en Europe. – Naufrage.

Trente et un ans après m’être embarqué, simple sous-lieutenant, pour l’Amérique, je m’embarquais pour Londres, avec un passe-port conçu en ces termes: «Laissez passer, disait ce passe-port, laissez passer sa seigneurie le vicomte de Chateaubriand, pair de France, ambassadeur du roi près Sa Majesté Britannique, etc.» Point de signalement; ma grandeur devait faire connaître mon visage en tous lieux. Un bateau à vapeur, nolisé pour moi seul, me porte de Calais à Douvres. En mettant le pied sur le sol anglais, le 5 avril 1822, je suis salué par le canon du fort[432]. Un officier vient, de la part du commandant, m’offrir une garde d’honneur. Descendu à Shipwright-Inn,[433] le maître et les garçons de l’auberge me reçoivent bras pendants et tête nue. Madame la mairesse m’invite à une soirée, au nom des plus belles dames de la ville. M. Billing[434], attaché à mon ambassade, m’attendait. Un dîner d’énormes poissons et de monstrueux quartiers de bœuf restaure monsieur l’ambassadeur, qui n’a point d’appétit et qui n’était pas du tout fatigué. Le peuple, attroupé sous mes fenêtres, fait retentir l’air de huzzas. L’officier revient et pose, malgré moi, des sentinelles à ma porte. Le lendemain, après avoir distribué force argent du roi mon maître, je me mets en route pour Londres, au ronflement du canon, dans une légère voiture, qu’emportent quatre beaux chevaux menés au grand trot par deux élégants jockeys. Mes gens suivent dans d’autres carrosses; des courriers à ma livrée accompagnent le cortège. Nous passons Cantorbery, attirant les yeux de John Bull et des équipages qui nous croisent. À Black-Heath, bruyère jadis hantée des voleurs, je trouve un village tout neuf. Bientôt m’apparaît l’immense calotte de fumée qui couvre la cité de Londres.

Plongé dans le gouffre de vapeur charbonnée, comme dans une des gueules du Tartare, traversant la ville entière dont je reconnais les rues, j’aborde l’hôtel de l’ambassade, Portland-Place. Le chargé d’affaires, M. le comte Georges de Caraman[435], les secrétaires d’ambassade, M. le vicomte de Marcellus[436], M. le baron E. de Cazes, M. de Bourqueney[437], les attachés à l’ambassade, m’accueillent avec une noble politesse. Tous les huissiers, concierges, valets de chambre, valet de pied de l’hôtel, sont assemblés sur le trottoir. On me présente les cartes des ministres anglais et des ambassadeurs étrangers, déjà instruits de ma prochaine arrivée.

Le 17 mai de l’an de grâce 1793, je débarquais pour la même ville de Londres, humble et obscur voyageur, à Southampton, venant de Jersey. Aucune mairesse ne s’aperçut que je passais; le maire de la ville, William Smith, me délivra le 18, pour Londres, une feuille de route à laquelle était joint un extrait de l’ Alien-bill. Mon signalement portait en anglais: «François de Chateaubriand, officier français à l’armée des émigrés (French officer in the emigrant army), taille de cinq pieds quatre pouces (five feet four inches high), mince (thin shape), favoris et cheveux bruns (brown hair and fits).» Je partageai modestement la voiture la moins chère avec quelques matelots en congé; je relayai aux plus chétives tavernes; j’entrai pauvre, malade, inconnu, dans une ville opulente et fameuse, où M. Pitt régnait; j’allai loger, à six schellings par mois, sous le lattis d’un grenier que m’avait préparé un cousin de Bretagne, au bout d’une petite rue qui joignait Tottenham-Court-Road.

Ah! Monseigneur , que votre vie,

D’honneurs aujourd’hui, si remplie,

Diffère de ces heureux temps!

Cependant une autre obscurité m’enténèbre à Londres. Ma place politique met à l’ombre ma renommée littéraire; il n’y a pas un sot dans les trois royaumes qui ne préfère l’ambassadeur de Louis XVIII à l’auteur du Génie du christianisme. Je verrai comment la chose tournera après ma mort, ou quand j’aurai cessé de remplacer M. le duc Decazes[438] auprès de George IV[439], succession aussi bizarre que le reste de ma vie.

Arrivé à Londres comme ambassadeur français, un de mes plus grands plaisirs est de laisser ma voiture au coin d’un square, et d’aller à pied parcourir les ruelles que j’avais jadis fréquentées, les faubourgs populaires et à bon marché, où se réfugie le malheur sous la protection d’une même souffrance, les abris ignorés que je hantais avec mes associés de détresse, ne sachant si j’aurai du pain le lendemain, moi dont trois ou quatre services couvrent aujourd’hui la table. À toutes ces portes étroites et indigentes qui m’étaient autrefois ouvertes, je ne rencontre que des visages étrangers. Je ne vois plus errer mes compatriotes, reconnaissables à leurs gestes, à leur manière de marcher, à la forme et à la vétusté de leurs habits. Je n’aperçois plus ces prêtres martyrs portant le petit collet, le grand chapeau à trois cornes, la longue redingote noire usée, et que les Anglais saluaient en passant. De larges rues bordées de palais ont été percées, des ponts bâtis, des promenades plantées: Regent’s-Park occupe, auprès de Portland-Place, les anciennes prairies couvertes de troupeaux de vaches. Un cimetière, perspective de la lucarne d’un de mes greniers, a disparu dans l’enceinte d’une fabrique. Quand je me rends chez lord Liverpool[440], j’ai de la peine à retrouver l’espace vide de l’échafaud de Charles I er; des bâtisses nouvelles, resserrant la statue de Charles II, se sont avancées avec l’oubli sur des événements mémorables.