Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur,

À de quoi témoigner en ses derniers ouvrages

Sa première vigueur. [34]

Chateaubriand se pouvait rendre le même témoignage. Il écrivait alors et faisait paraître le Congrès de Vérone.[35]

Ce livre n’est pas autre chose qu’un fragment des Mémoires: l’auteur s’était résolu à le détacher de son œuvre et à le publier séparément, parce que cet épisode, en raison des développements qu’il avait reçus sous sa plume, aurait dérangé l’économie de ses Mémoires et leur eût enlevé ce caractère d’harmonieuse proportion qu’il voulait avant tout leur conserver. Tant vaut le Congrès de Vérone, au point de vue du style – le seul qui nous occupe en ce moment – tant vaut nécessairement toute la partie des Mémoires d’Outre-tombe, composée à la même date, écrite avec la même encre. Or, voici comme un excellent juge, Alexandre Vinet, appréciait le style du Congrès de Vérone:

Ce livre est une belle œuvre d’historien et de politique; mais quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins d’honneur à M. de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas à son talent d’écrivain? Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages, il ait répandu plus de beautés, ni des beautés plus vraies et plus diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont point ici aux dépens l’une de l’autre; toutes les deux sont à la fois portées au plus haut degré, et semblent dériver l’une de l’autre. Le style propre à M. de Chateaubriand ne nous a jamais paru plus accompli que dans cette dernière production; nous devrions dire les styles, car il y en a plusieurs, et dans chacun il est presque également parfait. L’homme d’État dans ses éloquentes dépêches, l’historien-poète dans ses vivants tableaux, le peintre des mœurs dans ses sarcasmes mordants et altiers, se disputent le prix et nous laissent indécis dans l’admiration… On a l’air de croire que l’auteur d’ Atala et des Martyrs n’a fait que se continuer. C’est une erreur. Son talent n’a cessé, depuis lors, d’être en voie de progrès; à l’âge de soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore autant pour le moins et aussi rapidement qu’à l’époque «de sa plus verte nouveauté…» Ce talent, à mesure que la pensée et la passion s’y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la vie et le travail l’ont affermi et complété; sans rien perdre de sa suavité et de sa magnificence, le style s’est entrelacé, comme la soie d’une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu’à la forme de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant; le mouvement du discours a gagné en souplesse et en variété; une étude délicate de notre langue, qu’on désirait fléchir et jamais froisser, a fait trouver des tours heureux et nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres. Le prisme a décomposé le rayon solaire sans l’obscurcir, et les couleurs qui en rejaillissent éclairent comme la lumière [36].

À l’appui de ses éloges, Alexandre Vinet fait de nombreuses citations. Il se trouve que toutes sont empruntées à des passages des Mémoires d’Outre-tombe que Chateaubriand avait intercalés dans le texte du Congrès de Vérone. N’est-ce pas là la preuve, une preuve décisive, que la portion des Mémoires écrite de 1836 à 1839, la seule qui aurait pu causer quelque inquiétude littéraire, ne le cède en rien aux autres parties de l’ouvrage?

VIII

Par le style comme par la composition, les Mémoires d’Outre-tombe sont donc dignes du génie de Chateaubriand. Leur place est marquée immédiatement au-dessous des Mémoires de Saint-Simon. Et encore, tout en maintenant le premier rang à son incomparable prédécesseur, n’est-il que juste d’ajouter que Chateaubriand lui est supérieur par plus d’un endroit. Dans un éloquent article, publié en 1857, Montalembert a dit de Saint-Simon: «Il est tout, excepté poète; car il lui manque l’idéal et la rêverie.»[37] Chateaubriand, dans ses Mémoires, est poète et grand poète. Qu’il promène ses rêves d’adolescent sur les grèves de Bretagne ou ses rêveries de vieillard sur les lagunes de Venise; qu’il écoute, sentinelle perdue aux bords de la Moselle, la confuse rumeur du camp qui s’éveille, aux premières blancheurs de l’aube, ou que, ministre du roi de France, il entende, sur la route de Gand à Bruxelles, à l’angle d’un champ, au pied d’un peuplier, le bruit lointain de cette grande bataille encore sans nom, qui s’appellera demain Waterloo, il a partout – et c’est Sainte-Beuve lui-même qui est réduit à le confesser – il a, en toute rencontre, des passages d’une grâce, d’une suavité magiques, où se reconnaissent la touche et l’accent de l’enchanteur; il a de ces paroles qui semblent couler d’une lèvre d’or[38]!

À côté du poète, les Mémoires d’Outre-tombe nous montrent l’historien, cet historien que Saint-Simon n’a pas été. La vie de Napoléon Bonaparte par Chateaubriand[39] n’est qu’une esquisse, mais une esquisse de maître, qui, dans sa rapidité même, reflète, avec une incontestable fidélité, cette existence prodigieuse, toute pleine de coups de théâtre et de coups de foudre. Le bruit du canon, les chants de victoire retentissent au milieu de ces pages, mais sans couvrir le prix de la Justice foulée aux pieds et de la Liberté mise aux fers. Pour défendre ces deux nobles clientes, Chateaubriand trouve des accents vraiment magnifiques, également bien inspiré quand il prend en main la cause de Pie VII, du chef de la chrétienté, arraché du Quirinal et jeté dans une voiture dont les portières sont fermées à clef, ou lorsqu’il fait entendre, à l’occasion d’un pauvre pêcheur d’Albano, fusillé par les autorités impériales, cette protestation indignée: