«Muse, aide-moi à montrer que je connais la mer sur laquelle je déploie mes voiles.»
C’est ce que disait, il y a six cents ans, Guillaume-le-Breton, mon compatriote[457]. Rendu à la mer, je recommençai à contempler ses solitudes; mais à travers le monde idéal de mes rêveries m’apparaissaient, moniteurs sévères, la France et les événements réels. Ma retraite pendant le jour, lorsque je voulais éviter les passagers, était la hune du grand mât; j’y montais lestement aux applaudissements des matelots. Je m’y asseyais dominant les vagues.
L’espace tendu d’un double azur avait l’air d’une toile préparée pour recevoir les futures créations d’un grand peintre. La couleur des eaux était pareille à celle du verre liquide. De longues et hautes ondulations ouvraient dans leurs ravines des échappées de vue sur les déserts de l’Océan: ces vacillants paysages rendaient sensible à mes yeux la comparaison que fait l’Écriture de la terre chancelante devant le Seigneur, comme un homme ivre. Quelquefois, on eût dit l’espace étroit et borné, faute d’un point de saillie; mais si une vague venait à lever la tête, un flot à se courber en imitation d’une côte lointaine, un escadron de chiens de mer à passer à l’horizon, alors se présentait une échelle de mesure. L’étendue se révélait surtout lorsqu’une brume, rampant à la surface pélagienne, semblait accroître l’immensité même.
Descendu de l’aire du mât comme autrefois du nid de mon saule, toujours réduit à une existence solitaire, je soupais d’un biscuit de vaisseau, d’un peu de sucre et d’un citron; ensuite je me couchais, ou sur le tillac dans mon manteau, ou sous le pont dans mon cadre: je n’avais qu’à déployer mon bras pour atteindre de mon lit à mon cercueil.
Le vent nous força d’anordir et nous accostâmes le banc de Terre-Neuve. Quelques glaces flottantes rôdaient au milieu d’une bruine froide et pâle.
Les hommes du trident ont des jeux qui leur viennent de leurs devanciers: quand on passe la Ligne, il faut se résoudre à recevoir le baptême: même cérémonie sous le Tropique, même cérémonie sur le banc de Terre-Neuve, et, quel que soit le lieu, le chef de la mascarade est toujours le bonhomme Tropique. Tropique et hydropique sont synonymes pour les matelots: le bonhomme Tropique a donc une bedaine énorme; il est vêtu, lors même qu’il est sous son tropique, de toutes les peaux de mouton et de toutes les jaquettes fourrées de l’équipage. Il se tient accroupi dans la grande hune, poussant de temps en temps des mugissements. Chacun le regarde d’en bas: il commence à descendre le long des haubans, pesant comme un ours, trébuchant comme Silène. En mettant le pied sur le pont, il pousse de nouveaux rugissements, bondit, saisit un sceau, le remplit d’eau de mer et le verse sur le chef de ceux qui n’ont pas passé la Ligne, ou qui ne sont pas parvenus à la latitude des glaces. On fuit sous les ponts, on remonte sur les écoutilles, on grimpe aux mâts: père Tropique vous poursuit; cela finit au moyen d’un large pourboire: jeux d’Amphitrite, qu’Homère aurait célébrés comme il a chanté Protée, si le vieil Océanus eût été connu tout entier du temps d’Ulysse; mais alors on ne voyait encore que sa tête aux Colonnes d’Hercule; son corps caché couvrait le monde.
Nous gouvernâmes vers les îles Saint-Pierre et Miquelon, cherchant une nouvelle relâche. Quand nous approchâmes de la première, un matin entre dix heures et midi, nous étions presque dessus; ses côtés perçaient, en forme de bosse noire, à travers la brume.
Nous mouillâmes devant la capitale de l’île: nous ne la voyions pas, mais nous entendions le bruit de la terre. Les passagers se hâtèrent de débarquer; le supérieur de Saint-Sulpice, continuellement harcelé du mal de mer, était si faible, qu’on fut obligé de le porter au rivage. Je pris un logement à part; j’attendis qu’une rafale, arrachant le brouillard, me montra le lieu que j’habitais, et pour ainsi dire le visage de mes hôtes dans ce pays des ombres.
Le port et la rade de Saint-Pierre sont placés entre la côte orientale de l’île et un îlot allongé, l’ île aux Chiens. Le port, surnommé le Barachois, creuse les terres et aboutit à une flaque saumâtre. Des mornes stériles se serrent au noyau de l’île: quelques-uns, détachés, surplombent le littoral; les autres ont à leur pied une lisière de landes tourbeuses et arasées. On aperçoit du bourg le morne de la vigie.
La maison du gouverneur fait face à l’embarcadère. L’église, la cure, le magasin aux vivres, sont placés au même lieu; puis viennent la demeure du commissaire de la marine et celle du capitaine du port. Ensuite commence, le long du rivage sur les galets, la seule rue du bourg.