La lune se montrait à la cime des arbres: une brise embaumée, que cette reine des nuits amenait de l’Orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts, comme sa fraîche haleine. L’astre solitaire gravit peu à peu dans le ciel: tantôt il suivait sa course, tantôt il franchissait des groupes de nues, qui ressemblaient aux sommets d’une chaîne de montagnes couronnées de neige. Tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d’un vent subit, le gémissement de la hulotte; au loin, on entendait les sourds mugissements de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires. C’est dans ces nuits que m’apparut une muse inconnue: je recueillis quelques-uns de ses accents; je les marquai sur mon livre, à la clarté des étoiles, comme un musicien vulgaire écrirait les notes que lui dicterait quelque grand maître des harmonies.
Le lendemain, les Indiens s’armèrent, les femmes rassemblèrent les bagages. Je distribuai un peu de poudre et de vermillon à mes hôtes. Nous nous séparâmes en touchant nos fronts et notre poitrine. Les guerriers poussèrent le cri de marche et partirent en avant: les femmes cheminèrent derrière, chargées des enfants qui, suspendus dans des fourrures aux épaules de leurs mères, tournaient la tête pour nous regarder. Je suivis des yeux cette marche jusqu’à ce que la troupe entière eût disparu entre les arbres de la forêt.
Les sauvages du Saut de Niagara dans la dépendance des Anglais étaient chargés de la police de la frontière de ce côté. Cette bizarre gendarmerie, armée d’arcs et de flèches, nous empêcha de passer. Je fus obligé d’envoyer le Hollandais au fort de Niagara chercher un permis afin d’entrer sur les terres de la domination britannique. Cela me serrait un peu le cœur, car il me souvenait que la France avait jadis commandé dans le Haut comme dans le Bas-Canada. Mon guide revint avec le permis: je le conserve encore; il est signé: le capitaine Gordon. N’est-il pas singulier que j’aie retrouvé le même nom anglais sur la porte de ma cellule à Jérusalem? «Treize pèlerins avaient écrit leurs noms sur la porte en dedans de la chambre: le premier s’appelait Charles Lombard, et il se trouvait à Jérusalem en 1669; le dernier est John Gordon, et la date de son passage est de 1804.» ( Itinéraire.[477] )
Je restai deux jours dans le village indien, d’où j’écrivis encore une lettre à M. de Malesherbes. Les Indiennes s’occupaient de différents ouvrages; leurs nourrissons étaient suspendus dans des réseaux aux branches d’un gros hêtre pourpre. L’herbe était couverte de rosée, le vent sortait des forêts tout parfumé, et les plantes à coton du pays, renversant leurs capsules, ressemblaient à des rosiers blancs. La brise berçait les couches aériennes d’un mouvement presque insensible; les mères se levaient de temps en temps pour voir si leurs enfants dormaient et s’ils n’avaient point été réveillés par les oiseaux. Du village indien à la cataracte, on comptait trois à quatre lieues: il nous fallut autant d’heures, à mon guide et à moi, pour y arriver. À six milles de distance, une colonne de vapeur m’indiquait déjà le lieu du déversoir. Le cœur me battait d’une joie mêlée de terreur en entrant dans le bois qui me dérobait la vue d’un des plus grands spectacles que la nature ait offerts aux hommes.
Nous mîmes pied à terre. Tirant après nous nos chevaux par la bride, nous parvînmes, à travers des brandes et des halliers, au bord de la rivière Niagara, sept ou huit cents pas au-dessus du Saut. Comme je m’avançais incessamment, le guide me saisit par le bras: il m’arrêta au rez même de l’eau, qui passait avec la vélocité d’une flèche. Elle ne bouillonnait point, elle glissait en une seule masse sur la pente du roc; son silence avant sa chute faisait contraste avec le fracas de sa chute même. L’Écriture compare souvent un peuple aux grandes eaux; c’était ici un peuple mourant, qui, privé de la voix par l’agonie, allait se précipiter dans l’abîme de l’éternité.
Le guide me retenait toujours, car je me sentais pour ainsi dire entraîné par le fleuve, et j’avais une envie involontaire de m’y jeter. Tantôt je portais mes regards en amont, sur le rivage; tantôt en aval, sur l’île qui partageait les eaux et où ces eaux manquaient tout à coup, comme si elles avaient été coupées dans le ciel.
Après un quart d’heure de perplexité et d’une admiration indéfinie, je me rendis à la chute. On peut chercher dans l’Essai sur les révolutions et dans Atala les deux descriptions que j’en ai faites[478]. Aujourd’hui, de grands chemins passent à la cataracte; il y a des auberges sur la rive américaine et sur la rive anglaise, des moulins et des manufactures au-dessous du chasme.
Je ne pouvais communiquer les pensées qui m’agitaient à la vue d’un désordre si sublime. Dans le désert de ma première existence, j’ai été obligé d’inventer des personnages pour la décorer; j’ai tiré de ma propre substance des êtres que je ne trouvais pas ailleurs, et que je portais en moi. Ainsi j’ai placé des souvenirs d’Atala et de René au bord de la cataracte de Niagara, comme l’expression de sa tristesse. Qu’est-ce qu’une cascade qui tombe éternellement à l’aspect insensible de la terre et du ciel, si la nature humaine n’est là avec ses destinées et ses malheurs? S’enfoncer dans cette solitude d’eau et de montagnes, et ne savoir avec qui parler de ce grand spectacle! Les flots, les rochers, les bois, les torrents pour soi seul! Donnez à l’âme une compagne, et la riante parure des coteaux, et la fraîche haleine de l’onde, tout va devenir ravissement: le voyage de jour, le repos plus doux de la fin de la journée, le passer sur les flots, le dormir sur la mousse, tireront du cœur sa plus profonde tendresse. J’ai assis Velléda sur les grèves de l’Armorique, Cymodocée sous les portiques d’Athènes, Blanca dans les salles de l’Alhambra. Alexandre créait des villes partout où il courait: j’ai laissé des songes partout où j’ai traîné ma vie.
J’ai vu les cascades des Alpes avec leurs chamois et celles des Pyrénées avec leur isards; je n’ai pas remonté le Nil assez haut pour rencontrer ses cataractes, qui se réduisent à des rapides; je ne parle pas des zones d’azur de Terni et de Tivoli, élégantes écharpes de ruines ou sujets de chansons pour le poète;
Et præceps Anio ac Tiburni lucus.