Dans la province anglaise de Cornouailles, la langue des indigènes s’éteignit vers l’an 1676. Un pêcheur disait à des voyageurs: «Je ne connais guère que quatre ou cinq personnes qui parlent breton, et ce sont de vieilles gens comme moi, de soixante à quatre-vingts ans; tout ce qui est jeune n’en sait plus un mot.»

Des peuplades de l’Orénoque n’existent plus; il n’est resté de leur dialecte qu’une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres, comme la grive d’Agrippine qui gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais de Rome. Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes, débris du grec et du latin. Quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé franco-gaulois dira, du haut d’un clocher en ruine, à des peuples étrangers à nos successeurs: «Agréez ces derniers efforts d’une voix qui vous fut connue: vous mettrez fin à tous ces discours.»

Soyez donc Bossuet, pour qu’en dernier résultat votre chef-d’œuvre survive, dans la mémoire d’un oiseau, à votre langage et à votre souvenir chez les hommes!

* * *

En parlant du Canada et de la Louisiane, en regardant sur les vieilles cartes l’étendue des anciennes colonies françaises en Amérique, je me demandais comment le gouvernement de mon pays avait pu laisser périr ces colonies, qui seraient aujourd’hui pour nous une source inépuisable de prospérité.

De l’Acadie et du Canada à la Louisiane, de l’embouchure du Saint-Laurent à celle du Mississipi, le territoire de la Nouvelle-France entoura ce qui formait la confédération des treize premiers États unis: les onze autres, avec le district de la Colombie, le territoire de Michigan, du Nord-Ouest, du Missouri, de l’Orégon et d’Arkansas, nous appartenaient, ou nous appartiendraient, comme ils appartiennent aux États-Unis par la cession des Anglais et des Espagnols, nos successeurs dans le Canada et dans la Louisiane. Le pays compris entre l’Atlantique au nord-est, la mer Polaire au nord, l’Océan Pacifique et les possessions russes au nord-ouest, le golfe Mexicain au midi, c’est-à-dire plus des deux tiers de l’Amérique septentrionale, reconnaîtraient les lois de la France.

J’ai peur que la Restauration ne se perde par les idées contraires à celles que j’exprime ici; la manie de s’en tenir au passé, manie que je ne cesse de combattre, n’aurait rien de funeste si elle ne renversait que moi en me retirant la faveur du prince; mais elle pourrait bien renverser le trône. L’immobilité politique est impossible; force est d’avancer avec l’intelligence humaine. Respectons la majesté du temps; contemplons avec vénération les siècles écoulés, rendus sacrés par la mémoire et les vestiges de nos pères; toutefois n’essayons pas de rétrograder vers eux, car ils n’ont plus rien de notre nature réelle, et, si nous prétendions les saisir, ils s’évanouiraient. Le chapitre de Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle fit ouvrir, dit-on, vers l’an 1450, le tombeau de Charlemagne. On trouva l’empereur assis dans une chaise dorée, tenant dans ses mains de squelette le livre des Évangiles écrit en lettres d’or; devant lui étaient posés son sceptre et son bouclier d’or; il avait au côté sa Joyeuse engainée dans un fourreau d’or. Il était revêtu des habits impériaux. Sur sa tête, qu’une chaîne d’or forçait à rester droite, était un suaire qui couvrait ce qui fut son visage et que surmontait une couronne. On toucha le fantôme; il tomba en poussière.

Nous possédions outre mer de vastes contrées: elles offraient un asile à l’excédent de notre population, un marché à notre commerce, un aliment à notre marine. Nous sommes exclus du nouvel univers où le genre humain recommence: les langues anglaise, portugaise, espagnole, servent en Afrique, en Asie, dans l’Océanie, dans les îles de la mer du Sud, sur le continent des deux Amériques, à l’interprétation de la pensée de plusieurs millions d’hommes; et nous, déshérités des conquêtes de notre courage et de notre génie, à peine entendons-nous parler dans quelque bourgade de la Louisiane et du Canada, sous une domination étrangère, la langue de Colbert et de Louis XIV: elle n’y reste que comme un témoin des revers de notre fortune et des fautes de notre politique[484].

Et quel est le roi dont la domination remplace maintenant la domination du roi de France sur les forêts canadiennes? Celui qui hier me faisait écrire ce billet:

Royal-Lodge Windsor, 4 juin 1822. «Monsieur le vicomte, «J’ai les ordres du roi d’inviter Votre Excellence à venir dîner et coucher ici jeudi 6 courant. «Le très humble et très obéissant serviteur, Francis Conyngham» [485].