Beaucoup de passions agitaient nos trafiquants et nos chasseurs: non des passions de rang, d’éducation, de préjugés, mais des passions de la nature, pleines, entières, allant directement à leur but, ayant pour témoins un arbre tombé au fond d’une forêt inconnue, un vallon inretrouvable, un fleuve sans nom. Les rapports des Espagnols et des femmes creekes faisaient le fond des aventures: les Bois-brûlés jouaient le rôle principal dans ces romans. Une histoire était célèbre, celle d’un marchand d’eau-de-vie séduit et ruiné par une fille peinte (une courtisane). Cette histoire, mise en vers siminoles sous le nom de Tabamica, se chantait au passage des bois[488]. Enlevées à leur tour par les colons, les Indiennes mouraient bientôt délaissées à Pensacola: leurs malheurs allaient grossir les Romanceros et se placer auprès des complaintes de Chimène.
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C’est une mère charmante que la terre; nous sortons de son sein: dans l’enfance, elle nous tient à ses mamelles gonflées de lait et de miel; dans la jeunesse et l’âge mur, elle nous prodigue ses eaux fraîches, ses moissons et ses fruits; elle nous offre en tous lieux l’ombre, le bain, la table et le lit; à notre mort, elle nous rouvre ses entrailles, jette sur notre dépouille une couverture d’herbes et de fleurs, tandis qu’elle nous transforme secrètement dans sa propre substance, pour nous reproduire sous quelque forme gracieuse. Voilà ce que je me disais, en m’éveillant lorsque mon premier regard rencontrait le ciel, dôme de ma couche.
Les chasseurs étant partis pour les opérations de la journée, je restais avec les femmes et les enfants. Je ne quittai plus mes deux sylvaines: l’une était fière, et l’autre triste. Je n’entendais pas un mot de ce qu’elles me disaient, elles ne me comprenaient pas; mais j’allais chercher l’eau pour leur coupe, les sarments pour leur feu, les mousses pour leur lit. Elles portaient la jupe courte et les grosses manches tailladées à l’espagnole, le corset et le manteau indiens. Leurs jambes nues étaient losangées de dentelles de bouleau. Elles nattaient leurs cheveux avec des bouquets ou des filaments de joncs; elles se maillaient de chaînes et de colliers de verre. À leurs oreilles pendaient des graines empourprées; elles avaient une jolie perruche qui parlait: oiseau d’Armide; elles l’agrafaient à leur épaule en guise d’émeraude, ou la portaient chaperonnée sur la main comme les grandes dames du X e siècle portaient l’épervier. Pour s’affermir le sein et les bras, elles se frottaient avec l’apoya ou souchet d’Amérique. Au Bengale, les bayadères mâchent le bétel, et, dans le Levant, les almées sucent le mastic de Chio; les Floridiennes broyaient, sous leurs dents d’un blanc azuré, des larmes de liquidambar et des racines de libanis, qui mêlaient la fragrance de l’angélique, du cédrat et de la vanille. Elles vivaient dans une atmosphère de parfums émanés d’elles, comme des orangers et des fleurs dans les pures effluences de leur feuilles et de leur calice. Je m’amusais à mettre sur leur tête quelque parure: elles se soumettaient, doucement effrayées; magiciennes, elles croyaient que je leur faisais un charme. L’une d’elles, la fière, priait souvent; elle me paraissait demi-chrétienne. L’autre chantait avec une voix de velours, poussant à la fin de chaque phrase un cri qui troublait. Quelquefois elles se parlaient vivement: je croyais démêler des accents de jalousie, mais la triste pleurait, et le silence revenait.
Faible que j’étais, je cherchais des exemples de faiblesse, afin de m’encourager. Camoëns n’avait-il pas aimé dans les Indes une esclave noire de Barbarie, et moi, ne pouvais-je pas en Amérique offrir des hommages à deux jeunes sultanes jonquilles? Camoëns n’avait-il pas adressé des Endechas, ou des stances, à Barbaru escrava? Ne lui avait-il pas dit:
Aquella captiva
Que me tem captivo,
Porque nella vivo,
Já naõ quer que viva.
Eu nunqua vi rosa,