Mas Barbara naõ.

«Cette captive qui me tient captif, parce que je vis en elle, n’épargne pas ma vie. Jamais rose, dans de suaves bouquets, ne fut à mes yeux plus charmante

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Sa chevelure noire inspire l’amour; sa figure est si douce que la neige a envie de changer de couleur avec elle; sa gaieté est accompagnée de réserve: c’est une étrangère; une barbare, non.

On fit une partie de pêche. Le soleil approchait de son couchant. Sur le premier plan paraissaient des sassafras, des tulipiers, des catalpas et des chênes dont les rameaux étalaient des écheveaux de mousse blanche. Derrière ce premier plan s’élevait le plus charmant des arbres, le papayer, qu’on eût pris pour un style d’argent ciselé, surmonté d’une urne corinthienne. Au troisième plan dominaient les baumiers, les magnolias et les liquidambars.

Le soleil tomba derrière ce rideau: un rayon glissant à travers le dôme d’une futaie scintillait comme une escarboucle enchâssée dans le feuillage sombre; la lumière divergeant entre les troncs et les branches projetait sur les gazons des colonnes croissantes et des arabesques mobiles. En bas, c’étaient des lilas, des azaléas, des lianes annelées, aux gerbes gigantesques; en haut, des nuages, les uns fixes, promontoires ou vieilles tours, les autres flottants, fumées de rose ou cardées de soie. Par des transformations successives, on voyait dans ces nues s’ouvrir des gueules de four, s’amonceler des tas de braise, couler des rivières de lave: tout était éclatant, radieux, doré, opulent, saturé de lumière.

Après l’insurrection de la Morée, en 1770, des familles grecques se réfugièrent à la Floride: elles se purent croire encore dans ce climat de l’Ionie, qui semble s’être amolli avec les passions des hommes: à Smyrne, le soir, la nature dort comme une courtisane fatiguée d’amour.

À notre droite étaient des ruines appartenant aux grandes fortifications trouvées sur l’Ohio, à notre gauche un ancien camp de sauvages; l’île où nous étions, arrêtée dans l’onde et reproduite par un mirage, balançait devant nous sa double perspective. À l’orient, la lune reposait sur des collines lointaines; à l’occident, la voûte du ciel était fondue en une mer de diamants et de saphirs, dans laquelle le soleil, à demi plongé, paraissait se dissoudre. Les animaux de la création veillaient; la terre, en adoration, semblait encenser le ciel, et l’ambre exhalé de son sein retombait sur elle en rosée, comme la prière redescend sur celui qui prie.

Quitté de mes compagnes je me reposai au bord d’un massif d’arbres: son obscurité, glacée de lumière, formait la pénombre où j’étais assis. Des mouches luisantes brillaient parmi les arbrisseaux encrêpés, et s’éclipsaient lorsqu’elles passaient dans les irradiations de la lune. On entendait le bruit du flux et reflux du lac, les sauts du poisson d’or, et le cri rare de la cane plongeuse. Mes yeux étaient fixés sur les eaux; je déclinais peu à peu vers cette somnolence connue des hommes qui courent les chemins du monde: nul souvenir distinct ne me restait; je me sentais vivre et végéter avec la nature dans une espèce de panthéisme. Je m’adossai contre le tronc d’un magnolia et je m’endormis; mon repos flottait sur un fond vague d’espérance.

Quand je sortis de ce Léthé, je me trouvais entre deux femmes; les odalisques étaient revenues; elles n’avaient pas voulu me réveiller; elles s’étaient assises en silence à mes côtés; soit qu’elles feignissent le sommeil, soit qu’elles fussent réellement assoupies, leurs têtes étaient tombées sur mes épaules.