Mon hôtesse me conduisit par une échelle dans une chambre au-dessus de l’axe de la machine hydraulique. Ma petite croisée, festonnée de lierre et de cobées à cloches d’iris, ouvrait sur le ruisseau qui coulait, étroit et solitaire, entre deux épaisses bordures de saules, d’aunes, de sassafras, de tamarins et de peupliers de la Caroline. La roue moussue tournait sous ces ombrages en laissant retomber de longs rubans d’eau. Des perches et des truites sautaient dans l’écume du remous; des bergeronnettes volaient d’une rive à l’autre, et des espèces de martins-pêcheurs agitaient au-dessus du courant leurs ailes bleues.
N’aurais-je pas bien été là avec la triste, supposée fidèle, rêvant assis à ses pieds, la tête appuyée sur ses genoux, écoutant le bruit de la cascade, les révolutions de la roue, le roulement de la meule, le sassement du blutoir, les battements égaux du traquet, respirant la fraîcheur de l’onde et l’odeur de l’effleurage des orges perlées?
La nuit vint, je descendis à la chambre de la ferme. Elle n’était éclairée que par des feurres de maïs et des coques de faséoles qui flambaient au foyer. Les fusils du maître, horizontalement couchés au porte-armes, brillaient au reflet de l’âtre. Je m’assis sur un escabeau dans le coin de la cheminée, auprès d’un écureuil qui sautait alternativement du dos d’un gros chien sur la tablette d’un rouet. Un petit chat prit possession de mon genou pour regarder ce jeu. La meunière coiffa le brasier d’une large marmite, dont la flamme embrassa le fond noir comme une couronne d’or radiée. Tandis que les patates de mon souper ébouillaient sous ma garde, je m’amusai à lire à la lueur du feu, en baissant la tête, un journal anglais tombé à terre entre mes jambes: j’aperçus, écrits en grosses lettres, ces mots: Flight of the king (Fuite du roi). C’était le récit de l’évasion de Louis XVI et de l’arrestation de l’infortuné monarque à Varennes[489]. Le journal racontait aussi les progrès de l’émigration et réunion des officiers de l’armée sous le drapeau des princes français.
Une conversion subite s’opéra dans mon esprit: Renaud vit sa faiblesse au miroir de l’honneur dans les jardins d’Armide; sans être le héros du Tasse, la même glace m’offrit mon image au milieu d’un verger américain. Le fracas des armes, le tumulte du monde retentit à mon oreille sous le chaume d’un moulin caché dans des bois inconnus. J’interrompis brusquement ma course, et je me dis: «Retourne en France.»
Ainsi, ce qui me parut un devoir renversa mes premiers desseins, amena la première de ces péripéties dont ma carrière a été marquée. Les Bourbons n’avaient pas besoin qu’un cadet de Bretagne revint d’outre-mer leur offrir son obscur dévouement, pas plus qu’ils n’ont eu besoin de ses services quand il est sorti de son obscurité. Si, continuant mon voyage, j’eusse allumé ma pipe avec le journal qui a changé ma vie, personne ne se fût aperçu de mon absence; ma vie était alors aussi ignorée et ne pesait pas plus que la fumée de mon calumet. Un simple démêlé entre moi et ma conscience me jeta sur le théâtre du monde. J’eusse pu faire ce que j’aurais voulu, puisque j’étais seul témoin du débat; mais de tous les témoins, c’est celui aux yeux duquel je craindrais le plus de rougir.
Pourquoi les solitudes de l’Érié, de l’Ontario, se présentent-elles aujourd’hui à ma pensée avec un charme que n’a point à ma mémoire le brillant spectacle du Bosphore? C’est qu’à l’époque de mon voyage aux États-Unis, j’étais plein d’illusions; les troubles de la France commençaient en même temps que commençait mon existence; rien n’était achevé en moi, ni dans mon pays. Ces jours me sont doux, parce qu’ils me rappellent l’innocence des sentiments inspirés par la famille et les plaisirs de la jeunesse.
Quinze ans plus tard, après mon voyage au Levant, la République, grossie de débris et de larmes, s’était déchargée comme un torrent du déluge dans le despotisme. Je ne me berçais plus de chimères: mes souvenirs, prenant désormais leur source dans la société et dans des passions, étaient sans candeur. Déçu dans mes deux pèlerinages en Occident et en Orient, je n’avais point découvert le passage au pôle, je n’avais point enlevé la gloire des bords du Niagara où je l’étais allé chercher, et je l’avais laissée assise sur les ruines d’Athènes.
Parti pour être voyageur en Amérique, revenu pour être soldat en Europe, je ne fournis jusqu’au bout ni l’une ni l’autre de ces carrières: un mauvais génie m’arracha le bâton et l’épée, et me mit la plume à la main. Il y a de cette heure quinze autres années, qu’étant à Sparte, et contemplant le ciel pendant la nuit, je me souvenais des pays qui avaient déjà vu mon sommeil paisible ou troublé: parmi les bois de l’Allemagne, dans les bruyères de l’Angleterre, dans les champs de l’Italie, au milieu des mers, dans les forêts canadiennes, j’avais déjà salué les mêmes étoiles que je voyais briller sur la patrie d’Hélène et de Ménélas. Mais que me servirait de me plaindre aux astres, immobiles témoins de mes destinées vagabondes? Un jour leur regard ne se fatiguera plus à me poursuivre; maintenant, indifférent à mon sort, je ne demanderai pas à ces astres de l’incliner par une plus douce influence, ni de me rendre ce que le voyageur laisse de sa vie dans les lieux où il passe.
Si je revoyais aujourd’hui les États-Unis, je ne les reconnaîtrais plus; là où j’ai laissé des forêts, je trouverais des champs cultivés; là où je me suis frayé un sentier à travers les halliers, je voyagerais sur de grandes routes; aux Natchez, au lieu de la hutte de Céluta, s’élève une ville d’environ cinq mille habitants; Chactas pourrait être aujourd’hui député au Congrès. J’ai reçu dernièrement une brochure imprimée chez les Chérokis, laquelle m’est adressée dans l’intérêt de ces sauvages, comme au défenseur de la liberté de la presse.
Il y a chez les Muscogulges, les Siminoles, les Chickasas, une cité d’Athènes, une autre de Marathon, une autre de Carthage, une autre de Memphis, une autre de Sparte, une autre de Florence; on trouve un comté de la Colombie et un comté de Marengo: la gloire de tous les pays a placé un nom dans ces mêmes déserts où j’ai rencontré le père Aubry et l’obscure Atala. Le Kentucky montre un Versailles; un territoire appelé Bourbon a pour capitale un Paris.