Le comte René de Chateaubriand, armateur
Le père de Chateaubriand – comme on l’a vudans le texte desMémoires – ne pouvait compter que sur un chétif avoir. Tout au plus devait-il lui échoir, à la mort de sa mère, une rente de quelques centaines de livres. Au retour de Dantzick, il passa aux îles d’Amérique avec son frère, M. de Chateaubriand du Plessis, afin d’y chercher fortune. Il en revint avec un pécule modeste encore, mais qu’il saura faire fructifier.
Marié en 1755 et retenu au port par ses devoirs de chef de famille, puisqu’il ne peut plus être marin, il sera armateur. Aussi bien, le commerce de mer ne déroge pas, surtout en Bretagne, surtout à Saint-Malo. En 1757, le navire la Villegenie, armé par MM. Petel et Leyritz, était en partance pour Saint-Domingue. René de Chateaubriand y prit un grand nombre d’actions. Le fort intérêt qu’elles représentaient lui permit d’obtenir pour son frère, M. du Plessis, le commandement du navire. On était alors au début de la guerre de Sept-Ans. Au péril de mer se venait donc ajouter le péril de guerre; mais, en cas d’heureuse issue du voyage, les bénéfices étaient considérables. Malgré les nombreux vaisseaux de guerre anglais qui couvraient les mers, le Villegenie effectua avec succès sa double traversée. Son retour en France avait lieu au lendemain de l’expédition du duc de Marlborough qui, au mois de juin 1758, avait incendié dans le port même de Saint-Malo plus de soixante navires de commerce, parmi lesquels plusieurs étaient richement chargés. Cette première opération fut donc pour M. de Chateaubriand un vrai coup de fortune.
Encouragé par ce succès, il n’hésita pas en 1759, à armer le même navire pour son compte et à son risque exclusif. Commandée, comme la première fois, par M. du Plessis, cette seconde expédition, aussi heureuse que la précédente, fut plus fructueuse encore.
En janvier 1760, la guerre durant toujours, René de Chateaubriand arma trois corsaires: le Vautour, l’ Amaranthe et la Villegenie, ce dernier toujours commandé par son frère. Après avoir pris aux Anglais quelques navires marchands, la Villegenie fut capturée par le vaisseau de guerre l’ Antilope; mais au tour que venaient de lui jouer les Anglais, M. de Chateaubriand répondit en vrai Malouin: il arma deux nouveaux corsaires, le Jean-Baptiste – qui portait le nom de son fils aîné – et la Providence.
Le traité de Paris (10 février 1763) ayant mis fin aux hostilités entre la France et l’Angleterre, la paix donna un nouveau développement aux opérations commerciales de M. de Chateaubriand. Outre le Jean-Baptiste, il arma pour Terre-Neuve le Paquet d’Afrique, l’ Apolline (du nom de sa femme) et l’ Amaranthe. Ce fut à bord de ce dernier navire que son frère reprit la navigation. En 1764, le Jean-Baptiste partit pour Saint-Domingue, et l’ Amaranthe pour les côtes de Guinée, pendant que l’ Apolline et le Paquet d’Afrique retournaient à Terre-Neuve. Il continua ses entreprises d’armement jusqu’en 1772; à partir de cette époque, il se retira peu à peu des affaires. En 1775, il ne mit plus en mer qu’un seul navire, le Saint-René, qu’il expédia à l’île de France et à l’île Bourbon sous le commandement de M. Benoît Giron. Le voyage du Saint-René mit fin à la carrière commerciale de M. de Chateaubriand[516]. Son but était atteint. La fortune de la famille était relevée. Le 3 mai 1761, il avait pu acquérir de très haut et très puissant seigneur Emmanuel-Félicité de Durfort, duc de Duras, et de très haute et très puissante dame Louise-Françoise-Maclovie-Céleste de Coëtquen, duchesse de Duras, le château et la terre de Combourg, qui avait été le principal domaine de ses ancêtres. Sur l’acte de baptême de sa fille Julie-Marie-Agathe (la future comtesse de Farcy), le 2 septembre 1763, il put signer: René de Chateaubriand, chevalier, comte de Combourg. Le petit cadet de Bretagne, qui avait eu pour tout héritage une rente de 416 livres, était, lorsqu’il mourut, en 1786, comte de Combourg, baron d’Aubigné, seigneur de Gaugres, du Plessis-l’Épine, du Boulet, de Malestroit-en-Dol et autres lieux.
V.Chateaubriand et le collège de Dinan
Au mois de décembre 1832, Chateaubriand publia son Mémoire sur la captivité de M me la duchesse de Berry. Cet écrit, qui se terminait par la fameuse apostrophe: «Illustre captive de Blaye, Madame!… Votre fils est mon Roi! » eut un immense retentissement et valut à son auteur des lettres sans nombre. L’une d’elles lui venait d’un de ses anciens camarades ducollège de Dinan, M. Lecourt de la Villethassetz, ancien juge de paix à Ploubalay (Côtes-du-Nord), démissionnaire à la suite des journées de Juillet, Chateaubriand lui répondit, le 1 er février 1833:
Vous me rappelez, Monsieur, des souvenirs bien chers. Je m’occupais précisément de mes Mémoires, qui ne paraîtront qu’après ma mort, lorsque votre lettre est venue jeter un rayon de lumière sur les obscures années de ma jeunesse, et faire revivre des images presque effacées par le temps. François regrette Francillon , ses petits camarades et les heures de l’enfance qui ne portent ni le poids du passé, ni les inquiétudes de l’avenir. Hélas! mes chères bruyères de Bretagne, je ne les reverrai jamais! Mais si je meurs en terre étrangère, comme la chose est probable, j’ai demandé et obtenu que mes os fussent rapportés dans ma patrie, et j’entends par patrie cette pauvre Armorique où j’ai été le compagnon de vos jeux. Convenez, Monsieur, que nous étions des polissons bien heureux, à Dinan, et que la gloire (si gloire il y a), et ses prétentailles, et nos vieilles années, et tout ce que nous avons vu, ne valent pas une partie de barres au bord de la Rance. Je ne sais pas si vous étiez là un jour que j’ai pensé me noyer en apprenant à nager dans cette rivière? Vous seriez venu à mon enterrement, et vous auriez pour jamais oublié mon nom: voilà comme la Providence dispose de chaque homme. Dans ce temps-là, Monsieur, je vous aurais écrit de ma propre main: aujourd’hui j’ai la goutte à cette ancienne jeune main que vous avez serrée, et je suis obligé de dicter ma lettre. Mais, Monsieur, vous n’y perdrez rien, car je n’ai jamais pu apprendre à écrire, et c’est toujours comme si je barbouillais la matière d’un thème latin sous la dictée de l’abbé Duhamel. Sans plus de façon, Monsieur le juge de paix démissionnaire après expérience, ma seigneurie, qui n’a point prêté serment et qui n’a trahi personne, vous renouvelle toutes ses amitiés de collège, bien supérieures à la considération très distinguée avec laquelle j’aurais l’honneur d’être, Votre très humble et très obéissant serviteur, Chateaubriand.