Ce tableau, nous l’avons dans les Études ou Discours historiques sur la chute de l’Empire romain, la naissance et les progrès du Christianisme et l’invasion des Barbares.
Chateaubriand, dans ces Études, est remonté aux sources; son érudition est de première main. C’est de l’histoire documentaire. Mais, en même temps, comme il sait ranimer ces documents éteints, éclairer ces vieux textes, les mettre dans la plus belle, dans la plus éclatante lumière! Comme il laisse loin derrière lui le philosophe Gibbon, qui semblait pourtant avoir dit le dernier mot sur la Décadence et la chute de l’Empire romain et sur les invasions! Nul n’a mieux compris – et c’est un témoignage que lui rend un savant médiéviste que j’ai déjà eu l’occasion de citer, M. Léon Gautier, nul n’a mieux compris que Chateaubriand les derniers Romains et les Barbares vengeurs. Nul n’a mieux saisi et rendu ce formidable contraste entre ces deux races, dont l’une était dangereuse pour avoir trop vécu, et l’autre pour n’avoir pas encore vécu assez; dont l’une était aussi éloignée de la civilisation par sa corruption que l’autre par sa grossièreté[74].
Chateaubriand se montre, dans les Études historiques, investigateur patient, penseur sagace et profond; il prend soin de rendre sa raison maîtresse de ses autres facultés. Mais chaque historien donne à l’histoire la teinte de son génie. Celui de Chateaubriand, où dominait l’imagination, se trahit à chaque instant par des traits d’un effet grandiose et poétique. Dessinateur exact, il est aussi un admirable coloriste. Ni la solidité, d’ailleurs, ni l’impartialité du récit n’en souffrent: l’éclat d’une belle arme n’altère pas la beauté de sa trempe.
Dans la pensée de Chateaubriand, les six Discours sur les Empereurs romains, d’Auguste à Augustule, sur les mœurs des chrétiens et des païens, et sur les mœurs des Barbares, devaient servir d’introduction à la grande Histoire de France qu’il avait, dès 1809, projeté d’écrire. De cette Histoire, nous n’avons malheureusement qu’une esquisse et un certain nombre de fragments, qui forment, sous le titre d’ Analyse raisonnée de l’Histoire de France, la majeure partie du tome III et tout le tome IV des Études historiques.
L’esquisse, trop rapide, est nécessairement très incomplète; mais les fragments sur les règnes des Valois et sur l’invasion des Anglais au XIV e siècle, les récits des batailles de Poitiers et de Crécy en particulier sont des morceaux achevés. Dans cette seconde partie de son livre, du reste, la manière de Chateaubriand est toute différente de celle qu’il avait suivie dans la première partie. Il ne lui déplaisait pas de montrer ainsi les faces diverses de son talent, sans cesse renouvelé. Voici ce que dit du style de l’ Analyse raisonnée l’un des meilleurs critiques du temps, M. Charles Magnin: «Elle est écrite avec cette facilité à la fois élégante et cursive, devenue depuis quelque temps la manière habituelle de l’auteur… Dans toute cette partie des Études historiques, la manière de M. de Chateaubriand est sensiblement changée, mais pour être moins élevée, elle n’est pas moins parfaite. Sa diction, sans cesser d’être pittoresque, est devenue familière, agile et transparente, comme la plus excellente prose de Voltaire.»[75]
Chateaubriand achevait à peine de corriger les épreuves des Études historiques, lorsque les circonstances le forcèrent à faire de nouveau acte de polémiste. De mars 1831 à décembre 1832, il publia successivement quatre brochures politiques: De la Restauration et de la Monarchie élective (24 mars 1831); – De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille (31 octobre 1831); – Courtes explications sur les 12.000 francs offerts par M me la Duchesse de Berry aux indigents attaqués de la contagion (26 avril 1832); Mémoire sur la captivité de M me la Duchesse de Berry (29 décembre 1832).
Ces brochures, dont le retentissement fut considérable, ne sont pas des pamphlets. Cormenin a eu raison de le dire: Chateaubriand n’est pas un pamphlétaire. Le pamphlétaire, c’est Paul-Louis Courier, écrivain exquis, mais cœur vulgaire, qui dénigre tout ce qui est noble, rabaisse tout ce qui est grand, se déguise pour attaquer et fait de sa plume un stylet. Chateaubriand descend dans l’arène la visière levée, il ne se sert que d’armes loyales. Même quand il se trompe, même quand ses colères sont injustes, il ne fait appel qu’à de hauts sentiments. La cause qu’il défendait était une cause vaincue; s’il n’a pu la relever, il lui a été donné du moins de l’honorer par sa fidélité. Dans le Génie du Christianisme, il nous avait montré Bossuet, un pied dans la tombe, mettant Condé au cercueil et «faisant les funérailles du siècle de Louis». Chateaubriand, à son tour, dans ses éloquentes brochures, conduit le deuil de la vieille monarchie, de cette race antique qui avait fait la France.
VIII
L’heure du repos avait sonné pour le vieil athlète. Mais quoi! il est pauvre! De sa pairie, de son ministère, de ses ambassades et de ses pensions, il n’a rien gardé. Fidèle à la devise de sa maison, il a semé l’or, et il ne lui reste pas deux sous. Il faut vivre pourtant. Aux jours de sa jeunesse, à Londres, dans son grenier d’Holborn, il avait fait, pour l’imprimeur Baylis, des traductions du latin et de l’anglais. À Paris, vieilli, malade, plein d’ans et de gloire, il fera, pour le libraire Gosselin, une traduction du Paradis perdu, et il écrira un Essai sur la littérature anglaise.
Dans les deux volumes de l’ Essai, Chateaubriand n’isole pas l’histoire de la nation anglaise de l’examen de sa littérature. Là surtout est l’originalité de son livre. Ici encore il est un précurseur, il ouvre la voie que M. Taine parcourra un jour avec tant de succès.