Le Génie du Christianisme a relevé la religion dans les esprits, et en même temps qu’il les ramenait à la vérité religieuse, il donnait le signal du retour à la vérité littéraire. La Bible vengée du sarcasme de Voltaire, l’antiquité classique remise en honneur et Homère replacé à son rang; l’attention ramenée sur les Pères de l’Église; la supériorité des écrivains du XVII e siècle sur ceux du XVIII e hautement proclamée et invinciblement établie; les chefs-d’œuvre des littératures étrangères admis au foyer d’une hospitalité plus large et plus intelligente; l’art gothique réhabilité; les nouveaux historiens de la France invités, par l’exemple même de l’auteur, à étudier avec un respect filial le passé de la patrie; les semences du vrai romantisme, du romantisme national et chrétien, déposées en terre pour produire bientôt une glorieuse moisson: tels sont les principaux services rendus à la société et aux lettres par le Génie du Christianisme. «Ce livre, a dit M. Léon Gautier, a enfanté et mis au monde le XIX e siècle.»[80] «Toutes les nouveautés, a dit de son côté M. Nisard, toutes les nouveautés durables de la première moitié du XIX e siècle, en poésie, en histoire, en critique, ont reçu de Chateaubriand ou la première inspiration ou l’impulsion décisive.»[81]
Les Martyrs sont la seule épopée que possède la France, et il est arrivé que leur auteur, en créant la couleur locale, en individualisant ses Francs et ses Gaulois, ses Romains et ses Grecs, renouvelait la manière d’écrire et de concevoir l’histoire. À l’entrée de cette voie où vont s’engager, avec Augustin Thierry, Guizot, de Barante, Michelet, c’est encore Chateaubriand que nous apercevons: là encore, il est l’initiateur et le guide.
Dans l’ Itinéraire, il ouvre également une voie nouvelle. Il crée un genre, et, du même coup, il le porte à sa perfection.
Sous la Restauration, ses écrits politiques le placent au premier rang des publicistes et des polémistes. Ses moindres articles de journaux, de l’aveu même de Sainte-Beuve, «sont de petits chefs-d’œuvre»[82].
«Ô Muse, avait-il dit en 1809, au dernier livre des Martyrs, je n’oublierai point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon cœur des régions élevées où tu l’as placé. Les talents de l’esprit que tu dispenses s’affaiblissent par le cours des ans: la voix perd sa fraîcheur, les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles sentiments que tu inspires peuvent rester quand les autres dons ont disparu. Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux, laissez-moi l’indépendance et la vertu. Qu’elles viennent, ces vierges austères, qu’elles viennent fermer pour moi le livre de la poésie, et m’ouvrir les pages de l’histoire. J’ai consacré l’âge des illusions à la riante peinture du mensonge; j’emploierai l’âge des regrets au tableau de la vérité.»
Après 1830, l’âge des regrets était venu. C’est le moment où il publie les Études historiques, l’ Analyse raisonnée de l’histoire de France, le Congrès de Vérone. Ces dernières œuvres sont belles, comme les précédentes. Les années n’ont pas affaibli ses talents. La Muse lui est restée fidèle, et c’est elle qui lui ouvre les pages de l’histoire. À cette tâche nouvelle, Chateaubriand apportait d’ailleurs de nouveaux dons, un nouveau style et comme un perpétuel rajeunissement. Au lieu de se continuer toujours, de se répéter sans fin, comme tant d’autres, Victor Hugo par exemple, il ne cessait de se renouveler. Il a eu successivement plusieurs manières, qui toutes ont fini par se réunir, par se déverser dans les Mémoires d’Outre-Tombe, comme ces rivières du Nouveau-Monde qu’avait visitées sa jeunesse, et qui, après avoir fertilisé de riches contrées, finissent toutes par descendre au Meschacébé et forment avec lui le plus grand et le plus majestueux des fleuves.
Chez Chateaubriand, l’homme a pu avoir ses faiblesses, le politique a pu commettre des fautes; mais, dans tous ses ouvrages, il est resté invariablement fidèle à toutes les nobles causes. Il a toujours défendu la vérité, le droit, la justice. Il n’a pas écrit une page où ne respire la passion de l’honneur, pas une où il ait offensé la religion et la pudeur. Et c’est par là, plus encore que par son génie, qu’il mérite notre admiration et notre reconnaissance. La France ne se pourra relever que si les générations nouvelles élèvent leur cœur à la hauteur des généreux sentiments pour lesquels l’âme de Chateaubriand n’a cessé de battre, si elles reviennent à ses enseignements et si, à leur tour, elles lui disent:
Tu duca, tu signore, e tu maestro!
Edmond BIRÉ.