En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[144] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[145]. Les événements effacent les événements; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.
Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre: Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.
Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[146], le Christophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom: Îles Malouines.
Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[147], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[148]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[149], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[150], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri: tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.
L’abbé de Lamennais[151] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie. Broussais[152] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[153].
Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo: ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo «la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson: Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait; le noble animal se laissa mourir de faim: les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.
Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.
C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.
Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.
Je croissais sans étude dans ma famille; nous n’habitions plus la maison où j’étais né: ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[154], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis: j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout; je parlais leur langage; j’avais leur façon et leur allure; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux; mes chemises tombaient en loques; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier: «Qu’il est laid!»