La Quintaine conservait la tradition des tournois: elle avait sans doute quelques rapports avec l’ancien service militaire des fiefs. Elle est très bien décrite dans du Cange (voce Tana)[179]. On devait payer les amendes en ancienne monnaie de cuivre, jusqu’à la valeur de deux moutons d’or à la couronne de 25 sols parisis chacun.

La foire appelée l’Angevine se tenait dans la prairie de l’Étang, le 4 septembre de chaque année, jour de ma naissance. Les vassaux étaient obligés de prendre les armes, ils venaient au château lever la bannière du seigneur; de là ils se rendaient à la foire pour établir l’ordre et prêter force à la perception d’un péage dû aux comtes de Combourg par chaque tête de bétail, espèce de droit régalien. À cette époque, mon père tenait table ouverte. On ballait pendant trois jours: les maîtres dans la grande salle, au raclement d’un violon; les vassaux, dans la cour Verte, au nasillement d’une musette. On chantait, on poussait des huzzas, on tirait des arquebusades. Ces bruits se mêlaient aux mugissements des troupeaux de la foire; la foule vaguait dans les jardins et les bois, et du moins une fois l’an on voyait à Combourg quelque chose qui ressemblait à de la joie.

Ainsi, j’ai été placé assez singulièrement dans la vie pour avoir assisté aux courses de la Quintaine et à la proclamation des Droits de l’Homme; pour avoir vu la milice bourgeoise d’un village de Bretagne et la garde nationale de France, la bannière des seigneurs de Combourg et le drapeau de la révolution. Je suis comme le dernier témoin des mœurs féodales.

Les visiteurs que l’on recevait au château se composaient des habitants de la bourgade et de la noblesse de la banlieue: ces honnêtes gens furent mes premiers amis. Notre vanité met trop d’importance au rôle que nous jouons dans le monde. Le bourgeois de Paris rit du bourgeois d’une petite ville; le noble de cour se moque du noble de province; l’homme connu dédaigne l’homme ignoré, sans songer que le temps fait également justice de leurs prétentions, et qu’ils sont tous également ridicules ou indifférents aux yeux des générations qui se succèdent.

Le premier habitant du lieu était un M. Potelet, ancien capitaine de vaisseau de la compagnie des Indes[180] qui redisait de grandes histoires de Pondichéry. Comme il les racontait les coudes appuyés sur la table, mon père avait toujours envie de lui jeter son assiette au visage. Venait ensuite l’entrepositaire des tabacs, M. Launay de La Billardière[181] père de famille qui comptait douze enfants, comme Jacob, neuf filles et trois garçons, dont le plus jeune, David, était mon camarade de jeux[182]. Le bonhomme s’avisa de vouloir être noble en 1789: il prenait bien son temps! Dans cette maison, il y avait force joie et beaucoup de dettes. Le sénéchal Gesbert[183], le procureur fiscal Petit[184], le receveur Corvaisier[185], le chapelain l’abbé Chalmel[186], formaient la société de Combourg. Je n’ai pas rencontré à Athènes des personnages plus célèbres.

MM. du Petit-Bois[187], de Château d’Assie[188], de Tinténiac[189], un ou deux autres gentilshommes, venaient, le dimanche, entendre la messe à la paroisse, et dîner ensuite chez le châtelain. Nous étions plus particulièrement liés avec la famille Trémaudan, composée du mari[190], de la femme extrêmement belle, d’une sœur naturelle et de plusieurs enfants. Cette famille habitait une métairie, qui n’attestait sa noblesse que par un colombier. Les Trémaudan vivent encore. Plus sages et plus heureux que moi, ils n’ont point perdu de vue les tours du château que j’ai quitté depuis trente ans; ils font encore ce qu’ils faisaient lorsque j’allais manger le pain bis à leur table; ils ne sont point sortis du port dans lequel je ne rentrerai plus. Peut-être parlent-ils de moi au moment même où j’écris cette page: je me reproche de tirer leur nom de sa protectrice obscurité. Ils ont douté longtemps que l’homme dont ils entendaient parler fût le petit chevalier. Le recteur ou curé de Combourg, l’abbé Sévin[191], celui-là même dont j’écoutais le prône, a montré la même incrédulité: il ne se pouvait persuader que le polisson, camarade des paysans, fût le défenseur de la religion; il a fini par le croire, et il me cite dans ses sermons, après m’avoir tenu sur ses genoux. Ces dignes gens, qui ne mêlent à mon image aucune idée étrangère, qui me voient tel que j’étais dans mon enfance et dans ma jeunesse, me reconnaîtraient-ils aujourd’hui sous les travestissements du temps? Je serais obligé de leur dire mon nom avant qu’ils me voulussent presser dans leurs bras.

Je porte malheur à mes amis. Un garde-chasse, appelé Raulx, qui s’était attaché à moi, fut tué par un braconnier. Ce meurtre me fit une impression extraordinaire. Quel étrange mystère dans le sacrifice humain! Pourquoi faut-il que le plus grand crime et la plus grande gloire soient de verser le sang de l’homme? Mon imagination me représentait Raulx tenant ses entrailles dans ses mains et se traînant à la chaumière où il expira. Je conçus l’idée de la vengeance; je m’aurais voulu battre contre l’assassin. Sous ce rapport je suis singulièrement né: dans le premier moment d’une offense, je la sens à peine; mais elle se grave dans ma mémoire; son souvenir, au lieu de décroître, s’augmente avec le temps; il dort dans mon cœur des mois, des années entières, puis il se réveille à la moindre circonstance avec une force nouvelle, et ma blessure devient plus vive que le premier jour. Mais si je ne pardonne point à mes ennemis, je ne leur fais aucun mal; je suis rancunier et ne suis point vindicatif. Ai-je la puissance de me venger, j’en perds l’envie; je ne serais dangereux que dans le malheur. Ceux qui m’ont cru faire céder en m’opprimant se sont trompés; l’adversité est pour moi ce qu’était la terre pour Antée: je reprends des forces dans le sein de ma mère. Si jamais le bonheur m’avait enlevé dans ses bras, il m’eût étouffé.

* * *

Je retournai à Dol, à mon grand regret. L’année suivante, il y eut un projet de descente à Jersey, et un camp s’établit auprès de Saint-Malo. Des troupes furent cantonnées à Combourg; M. de Chateaubriand donna, par courtoisie, successivement asile aux colonels des régiments de Touraine et de Conti: l’un était le duc de Saint-Simon[192], et l’autre le marquis de Causans[193]. Vingt officiers étaient tous les jours invités à la table de mon père. Les plaisanteries de ces étrangers me déplaisaient; leurs promenades troublaient la paix de mes bois. C’est pour avoir vu le colonel en second du régiment de Conti, le marquis de Wignacourt[194], galoper sous des arbres, que des idées de voyage me passèrent pour la première fois par la tête.

Quand j’entendais nos hôtes parler de Paris et de la cour, je devenais triste; je cherchais à deviner ce que c’était que la société: je découvrais quelque chose de confus et de lointain; mais bientôt je me troublais. Des tranquilles régions de l’innocence, en jetant les yeux sur le monde, j’avais des vertiges, comme lorsqu’on regarde la terre du haut de ces tours qui se perdent dans le ciel.