Il ouvre mes rideaux, me tâte le pouls, me fait tirer la langue, baragouine avec un accent italien quelques mots sur la nécessité de me purger, et me donne à manger un petit morceau de caramel. Mon père approuvait l’affaire, car il prétendait que toute maladie venait d’indigestion, et que pour toute espèce de maux il fallait purger son homme jusqu’au sang.
Une demi-heure après avoir avalé le caramel, je fus pris de vomissements effroyables; on avertit M. de Chateaubriand, qui voulait faire sauter le pauvre diable par la fenêtre de la tour. Celui-ci épouvanté, met habit bas, retrousse les manches de sa chemise en faisant les gestes les plus grotesques. À chaque mouvement, sa perruque tournait en tous sens; il répétait mes cris et ajoutait après: « Che? monsou Lavandier! » Ce monsieur Lavandier était le pharmacien du village[201], qu’on avait appelé au secours. Je ne savais, au milieu de mes douleurs, si je mourrais des drogues de cet homme ou des éclats de rire qu’il m’arrachait.
On arrêta les effets de cette trop forte dose d’émétique, et je fus remis sur pied. Toute notre vie se passe à errer autour de notre tombe; nos diverses maladies sont des souffles qui nous approchent plus ou moins du port. Le premier mort que j’aie vu était un chanoine de Saint-Malo; il gisait expiré sur son lit, le visage distors par les dernières convulsions. La mort est belle, elle est notre amie: néanmoins, nous ne la reconnaissons pas, parce qu’elle se présente à nous masquée et que son masque nous épouvante.
On me renvoya au collège à la fin de l’automne.
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De Dieppe où l’injonction de la police m’avait obligé de me réfugier, on m’a permis de revenir à la Vallée-aux-Loups, où je continue ma narration. La terre tremble sous les pas du soldat étranger, qui dans ce moment même envahit ma patrie; j’écris, comme les derniers Romains, au bruit de l’invasion des Barbares. Le jour, je trace des pages aussi agitées que les événements de ce jour[202]; la nuit, tandis que le roulement du canon lointain expire dans mes bois, je retourne au silence des années qui dorment dans la tombe, à la paix de mes plus jeunes souvenirs. Que le passé d’un homme est étroit et court, à côté du vaste présent des peuples et de leur avenir immense!
Les mathématiques, le grec et le latin occupèrent tout mon hiver au collège. Ce qui n’était pas consacré à l’étude était donné à ces jeux du commencement de la vie, pareils en tous lieux. Le petit Anglais, le petit Allemand, le petit Italien, le petit Espagnol, le petit Iroquois, le petit Bédouin roulent le cerceau et lancent la balle. Frères d’une grande famille, les enfants ne perdent leurs traits de ressemblance qu’en perdant l’innocence, la même partout. Alors les passions, modifiées par les climats, les gouvernements et les mœurs, font les nations diverses; le genre humain cesse de s’entendre et de parler le même langage: c’est la société qui est la véritable tour de Babel.
Un matin, j’étais très animé à une partie de barres dans la grande cour du collège; on me vint dire qu’on me demandait. Je suivis le domestique à la porte extérieure. Je trouve un gros homme, rouge de visage, les manières brusques et impatientes, le ton farouche, ayant un bâton à la main, portant une perruque noire mal frisée, une soutane déchirée retroussée dans ses poches, des souliers poudreux, des bas percés au talon: «Petit polisson, me dit-il, n’êtes-vous pas le chevalier de Chateaubriand de Combourg? – Oui, monsieur, répondis-je tout étourdi de l’apostrophe. – Et moi, reprit-il presque écumant, je suis le dernier aîné de votre famille, je suis l’abbé de Chateaubriand de la Guerrande[203]: regardez-moi bien.» Le fier abbé met la main dans le gousset d’une vieille culotte de panne, prend un écu de six francs moisi, enveloppé dans un papier crasseux, me le jette au nez et continue à pied son voyage, en marmottant ses matines d’un air furibond. J’ai su depuis que le prince de Condé avait fait offrir à ce hobereau-vicaire le préceptorat du duc de Bourbon. Le prêtre outrecuidé répondit que le prince, possesseur de la baronnie de Chateaubriand, devait savoir que les héritiers de cette baronnie pouvaient avoir des précepteurs, mais n’étaient les précepteurs de personne. Cette hauteur était le défaut de ma famille; elle était odieuse dans mon père; mon frère la poussait jusqu’au ridicule; elle a un peu passé à son fils aîné. – Je ne suis pas bien sûr, malgré mes inclinations républicaines, de m’en être complètement affranchi, bien que je l’aie soigneusement cachée.
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L’époque de ma première communion approchait, moment où l’on décidait dans la famille de l’état futur de l’enfant. Cette cérémonie religieuse remplaçait parmi les jeunes chrétiens la prise de la robe virile chez les Romains. Madame de Chateaubriand était venue assister à la première communion d’un fils qui, après s’être uni à son Dieu, allait se séparer de sa mère.