Ce jour-là même, c’est-à-dire hier, Vressac, qui, comme vous pouvez croire, cajole le vicomte, chassait avec lui, malgré son peu de goût pour la chasse, et comptait bien se consoler la nuit entre les bras de la femme, de l’ennui que le mari lui causait tout le jour; mais moi je jugeai qu’il aurait besoin de repos, et je m’occupai des moyens de décider sa maîtresse à lui laisser le temps d’en prendre.

Je réussis et j’obtins qu’elle lui ferait une querelle de cette même partie de chasse, à laquelle, bien évidemment, il n’avait consenti que pour elle. On ne pouvait prendre un plus mauvais prétexte, mais nulle femme n’a mieux que la vicomtesse ce talent commun à toutes, de mettre l’humeur à la place de la raison et de n’être jamais si difficile à apaiser que quand elle a tort. Le moment, d’ailleurs, n’était pas commode pour les explications, et ne voulant qu’une nuit, je consentais qu’ils se raccommodassent le lendemain.

Vressac fut donc boudé à son retour. Il voulut en demander la cause, on le querella. Il essaya de se justifier; le mari qui était présent, servit de prétexte pour rompre la conversation; il tenta enfin de profiter d’un moment ou le mari était absent pour demander qu’on voulût bien l’entendre le soir; ce fut alors que la vicomtesse devint sublime. Elle s’indigna contre l’audace des hommes qui, parce qu’ils ont éprouvé les bontés d’une femme, croient avoir le droit d’en abuser encore, même alors qu’elle a à se plaindre d’eux; et ayant changé de thèse par cette adresse, elle parla si bien délicatesse et sentiment que Vressac resta muet et confus, et que moi-même je fus tenté de croire qu’elle avait raison, car vous saurez que, comme ami de tous deux, j’étais en tiers dans cette conversation.

Enfin, elle déclara positivement qu’elle n’ajouterait pas les fatigues de l’amour à celles de la chasse, et qu’elle se reprocherait de troubler d’aussi doux plaisirs. Le mari rentra. Le désolé Vressac, qui n’avait plus la liberté de répondre, s’adressa à moi, et après m’avoir fort longuement conté ses raisons, que je savais aussi bien que lui, il me pria de parler à la vicomtesse, et je le lui promis. Je lui parlai en effet; mais ce fut pour la remercier et convenir avec elle de l’heure et des moyens de notre rendez-vous.

Elle me dit que, logée entre son mari et son amant, elle avait trouvé plus prudent d’aller chez Vressac que de le recevoir dans son appartement, et que, puisque je logeais vis-à-vis d’elle, elle croyait plus sûr aussi de venir chez moi; qu’elle s’y rendrait aussitôt que sa femme de chambre l’aurait laissée seule, que je n’avais qu’à tenir ma porte entr’ouverte et l’attendre.

Tout s’exécuta comme nous en étions convenus, et elle arriva chez moi vers une heure du matin.

... Dans le simple appareil

D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil[29].

Comme je n’ai point de vanité, je ne m’arrête pas aux détails de la nuit, mais vous me connaissez, et j’ai été content de moi.

Au point du jour, il a fallu se séparer. C’est ici que l’intérêt commence. L’étourdie avait cru laisser sa porte entr’ouverte, nous la trouvâmes fermée, et la clef était restée en dedans; vous n’avez pas l’idée de l’expression de désespoir avec laquelle la vicomtesse me dit aussitôt: «Ah! je suis perdue!» Il faut convenir qu’il eut été plaisant de la laisser dans cette situation; mais pouvais-je souffrir qu’une femme fût perdue pour moi, sans l’être par moi? Et devais-je, comme le commun des hommes, me laisser maîtriser par les circonstances? Il fallait donc trouver un moyen. Qu’eussiez-vous fait, ma belle amie? Voici ma conduite, et elle a réussi.