[30] Mlle de Volanges ayant, peu de temps après, changé de confidente, comme on le verra par la suite de ces lettres, on ne trouvera plus dans ce Recueil aucune de celles qu’elle a continué d’écrire à son amie du couvent; elles n’apprendraient rien au lecteur.


LETTRE LXXVI

Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.

Ou votre lettre est un persiflage que je n’ai pas compris, ou vous étiez, en me l’écrivant, dans un délire très dangereux. Si je vous connaissais moins, ma belle amie, je serais vraiment très effrayé, et, quoi que vous en puissiez dire, je ne m’effrayerais pas trop facilement.

J’ai beau vous lire et vous relire, je n’en suis pas plus avancé; car, de prendre votre lettre dans le sens naturel qu’elle présente, il n’y a pas moyen. Qu’avez-vous donc voulu dire?

Est-ce seulement qu’il était inutile de se donner tant de soins contre un ennemi si peu redoutable? Mais, dans ce cas, vous pourriez avoir tort. Prévan est réellement aimable, il l’est plus que vous ne le croyez; il a surtout le talent très utile d’occuper beaucoup de son amour par l’adresse qu’il a d’en parler dans le cercle et devant tout le monde, en se servant de la première conversation qu’il trouve. Il est peu de femmes qui se sauvent alors du piège d’y répondre, parce que toutes ayant des prétentions à la finesse, aucune ne veut perdre l’occasion d’en montrer. Or vous savez assez que femme qui consent à parler d’amour finit bientôt par en prendre ou, au moins par se conduire comme si elle en avait. Il gagne encore à cette méthode, qu’il a réellement perfectionnée, d’appeler souvent les femmes elles-mêmes en témoignage de leur défaite, et, cela, je vous en parle pour l’avoir vu.

Je n’étais dans le secret que de la seconde main, car jamais je n’ai été lié avec Prévan, mais enfin nous étions six, et la comtesse de P..., tout en se croyant bien fine et ayant l’air en effet, pour tout ce qui n’était pas instruit, de tenir une conversation générale, nous raconta dans le plus grand détail et comme quoi elle s’était rendue à Prévan, et tout ce qui s’était passé entre eux. Elle faisait ce récit avec une telle sécurité qu’elle ne fut pas même troublée par un sourire, qui nous prit à tous six en même temps, et je me souviendrai toujours qu’un de nous ayant voulu, pour s’excuser, feindre de douter de ce qu’elle disait, ou plutôt de ce qu’elle avait l’air de dire, elle répondit gravement qu’à coup sûr nous n’étions aucun aussi bien instruits qu’elle, et elle ne craignit pas même de s’adresser à Prévan pour lui demander si elle s’était trompée d’un mot.

J’ai donc pu croire cet homme dangereux pour tout le monde; mais pour vous, marquise, ne suffisait-il pas qu’il fût joli, très joli, comme vous le dites vous-même, qu’il vous fît une de ces attaques que vous vous plaisez quelquefois à récompenser, sans autre motif que de les trouver bien faites, ou que vous eussiez trouvé plaisant de vous rendre par une raison quelconque, ou... que sais-je? puis-je deviner les mille et mille caprices qui gouvernent la tête d’une femme, et par qui seuls vous tenez encore à votre sexe? A présent que vous êtes avertie du danger, je ne doute pas que vous ne vous en sauviez facilement, mais pourtant fallait-il vous avertir. Je reviens donc à mon texte: qu’avez-vous voulu dire?

Si ce n’est qu’un persiflage sur Prévan, outre qu’il est bien long, ce n’était pas vis-à-vis de moi qu’il était utile: c’est dans le monde qu’il faut lui donner quelque bon ridicule, et je vous renouvelle ma prière à ce sujet.