Maman s’en est aperçue dès qu’elle m’a vue et elle m’a demandé ce que j’avais. Moi, je me suis mise à pleurer tout de suite. Je croyais qu’elle m’allait gronder, et peut-être ça m’aurait fait moins de peine, mais au contraire. Elle m’a parlé avec douceur. Je ne le méritais guère. Elle m’a dit de ne pas m’affliger comme ça. Elle ne savait pas le sujet de mon affliction. Que je me rendais malade! Il y a des moments où je voudrais être morte. Je n’ai pas pu y tenir. Je me suis jetée dans ses bras en sanglotant et en lui disant: «Ah! maman, votre fille est bien malheureuse!» Maman n’a pas pu s’empêcher de pleurer un peu et tout cela n’a fait qu’augmenter mon chagrin; heureusement elle ne m’a pas demandé pourquoi j’étais si malheureuse, car je n’aurais su que lui dire.
Je vous en supplie, madame, écrivez-moi le plus tôt que vous pourrez et dites-moi ce que je dois faire, car je n’ai pas le courage de songer à rien et je ne sais que m’affliger. Vous voudrez bien m’adresser votre lettre par M. de Valmont, mais, je vous en prie, si vous lui écrivez en même temps, ne lui parlez pas que je vous aie rien dit.
J’ai l’honneur d’être, madame, avec toujours bien de l’amitié, votre très humble et très obéissante servante...
Je n’ose pas signer cette lettre.
Du château de..., ce 1er octobre 17**.
LETTRE XCVIII
Madame de VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.
Il y a bien peu de jours ma charmante amie, que c’était vous qui me demandiez des consolations et des conseils; aujourd’hui c’est mon tour et je vous fais pour moi la même demande que vous me faisiez pour vous. Je suis bien réellement affligée et je crains de n’avoir pas pris les meilleurs moyens pour éviter les chagrins que j’éprouve.
C’est ma fille qui cause mon inquiétude. Depuis mon départ, je l’avais bien vue toujours triste et chagrine, mais je m’y attendais et j’avais armé mon cœur d’une sévérité que je jugeais nécessaire. J’espérais que l’absence, les distractions détruiraient bientôt un amour que je regardais plutôt comme une erreur de l’enfance que comme une véritable passion. Cependant, loin d’avoir rien gagné depuis mon séjour ici, je m’aperçois que cette enfant se livre de plus en plus à une mélancolie dangereuse et je crains, tout de bon, que sa santé ne s’altère. Particulièrement depuis quelques jours, elle change à vue d’œil. Hier, surtout, elle me frappa, et tout le monde ici en fut vraiment alarmé.