Mme de Volanges, que d’abord j’avais soupçonnée d’être complice, ne paraît affectée que de n’avoir pas été consultée sur cette démarche. Je suis bien aise je l’avoue, qu’elle n’ait pas eu le plaisir de me nuire. Cela me prouve encore qu’elle n’a pas autant que je le craignais, la confiance de cette femme; c’est toujours une ennemie de moins. Comme elle se féliciterait si elle savait que c’est moi qu’on a fui! comme elle se serait gonflée d’orgueil si c’eût été par ses conseils! comme son importance en aurait redoublé! Mon Dieu! que je la hais! Oh! je renouerai avec sa fille; je veux la travailler à ma fantaisie; aussi bien, je crois que je resterai ici quelque temps; au moins le peu de réflexions que j’ai pu faire me porte à ce parti.

Ne croyez-vous pas en effet, qu’après une démarche aussi marquée, mon ingrate doit redouter ma présence? Si donc l’idée lui est venue que je pourrais la suivre, elle n’aura pas manqué de me fermer sa porte, et je ne veux pas plus l’accoutumer à ce moyen qu’en souffrir l’humiliation. J’aime mieux lui annoncer, au contraire, que je reste ici; je lui ferai même des instances pour qu’elle y revienne, et quand elle sera bien persuadée de mon absence, j’arriverai chez elle: nous verrons comment elle supportera cette aventure. Mais il faut la différer pour en augmenter l’effet et je ne sais encore si j’en aurai la patience; j’ai eu vingt fois dans la journée, la bouche ouverte pour demander mes chevaux. Cependant je prendrai sur moi; je m’engage à recevoir votre réponse ici; je vous demande seulement, ma belle amie, de ne pas me la faire attendre.

Ce qui me contrarierait le plus serait de ne pas savoir ce qui se passe, mais mon chasseur qui est à Paris, a des droits à quelque accès auprès de la femme de chambre: il pourra me servir. Je lui envoie une instruction et de l’argent. Je vous prie de trouver bon que je joigne l’un et l’autre à cette lettre et aussi d’avoir soin de les lui envoyer par un de vos gens, avec ordre de les lui remettre à lui-même. Je prends cette précaution parce que le drôle a l’habitude de n’avoir jamais reçu les lettres que je lui écris quand elles lui prescrivent quelque chose qui le gêne et que, pour le moment, il ne me paraît pas aussi épris de sa conquête que je voudrais qu’il le fût.

Adieu, ma belle amie; s’il vous vient quelque idée heureuse, quelque moyen de hâter ma marche, faites-m’en part. J’ai éprouvé plus d’une fois combien votre amitié pouvait être utile; je l’éprouve encore en ce moment, car je me sens plus calme depuis que je vous écris; au moins, je parle à quelqu’un qui m’entend et non aux automates près de qui je végète depuis ce matin. En vérité, plus je vais et plus je suis tenté de croire qu’il n’y a que vous et moi dans le monde qui valions quelque chose.

Du château de..., ce 3 octobre 17**.


LETTRE CI

Le Vicomte de VALMONT à AZOLAN, son chasseur.

(Jointe à la précédente.)

Il faut que vous soyez bien imbécile, vous qui êtes parti d’ici ce matin, de n’avoir pas su que Mme de Tourvel en partait aussi, ou, si vous l’avez su, de n’être pas venu m’en avertir. A quoi sert-il donc que vous dépensiez mon argent à vous enivrer avec les valets? que le temps que vous devriez employer à me servir vous le passiez à faire l’agréable auprès des femmes de chambre, si je n’en suis pas mieux informé de ce qui se passe? Voilà pourtant de vos négligences! Mais je vous préviens que s’il vous en arrive une seule dans cette affaire-ci, ce sera la dernière que vous aurez à mon service.