Quant aux qualités personnelles que vous comptez pour beaucoup, et avec beaucoup de raison, assurément M. de Gercourt est sans reproches de ce côté, et à lui, les preuves sont faites. J’aime à croire, et je crois qu’en effet Danceny ne lui cède en rien; mais en sommes-nous sûres? Il est vrai qu’il a paru jusqu’ici exempt des défauts de son âge, et que malgré le ton du jour il montre un goût pour la bonne compagnie qui fait augurer favorablement de lui; mais qui sait si cette sagesse apparente il ne la doit pas à la médiocrité de sa fortune? Pour peu qu’on craigne d’être fripon ou crapuleux, il faut de l’argent pour être joueur et libertin, et l’on peut encore aimer les défauts dont on redoute les excès. Enfin il ne serait pas le millième qui aurait vu la bonne compagnie uniquement faute de pouvoir mieux faire.
Je ne dis pas (à Dieu ne plaise!) que je croie cela de lui, mais ce serait toujours un risque à courir; et quels reproches n’auriez-vous pas à vous faire si l’événement n’était pas heureux! Que répondriez-vous à votre fille qui vous dirait: «Ma mère, j’étais jeune et sans expérience, j’étais même séduite par une erreur pardonnable à mon âge; mais le Ciel qui avait prévu ma faiblesse, m’avait accordé une mère sage pour y remédier et m’en garantir. Pourquoi donc, oubliant votre prudence, avez-vous consenti à mon malheur? Était-ce à moi à me choisir un époux quand je ne connaissais rien de l’état du mariage? Quand je l’aurais voulu, n’était-ce pas à vous de vous y opposer? Mais je n’ai jamais eu cette folle volonté. Décidée à vous obéir, j’ai attendu votre choix avec une respectueuse résignation; jamais je ne me suis écartée de la soumission que je vous devais, et cependant je porte aujourd’hui la peine qui n’est due qu’aux enfants rebelles. Ah! votre faiblesse m’a perdue...» Peut-être son respect étoufferait-il ces plaintes, mais l’amour maternel les devinerait; et les larmes de votre fille, pour être dérobées, n’en couleraient pas moins sur votre cœur. Où chercherez-vous alors vos consolations? Sera-ce dans ce fol amour, contre lequel vous auriez dû l’armer et par qui au contraire, vous vous seriez laissée séduire?
J’ignore, ma chère amie, si j’ai contre cette passion une prévention trop forte, mais je la crois redoutable, même dans le mariage. Ce n’est pas que je désapprouve qu’un sentiment honnête et doux vienne embellir le lien conjugal et adoucir en quelque sorte les devoirs qu’il impose, mais ce n’est pas à lui qu’il appartient de le former, ce n’est pas à l’illusion d’un moment à régler le choix de notre vie. En effet, pour choisir, il faut comparer, et comment le pouvoir, quand un seul objet nous occupe, quand celui-là même on ne peut le connaître, plongé que l’on est dans l’ivresse et l’aveuglement?
J’ai rencontré, comme vous pouvez croire plusieurs femmes atteintes de ce mal dangereux; j’ai reçu les confidences de quelques-unes. A les entendre, il n’en est point dont l’amant ne soit un être parfait; mais ces perfections chimériques n’existent que dans leur imagination. Leur tête exaltée ne rêve qu’agréments et vertus, elles en parent à loisir celui qu’elles préfèrent; c’est la draperie d’un dieu, portée souvent par un modèle abject, mais quel qu’il soit, à peine l’ont-elles revêtu que, dupes de leur propre ouvrage elles se prosternent pour l’adorer.
Ou votre fille n’aime pas Danceny, ou elle éprouve cette même illusion; elle est commune à tous deux si leur amour est réciproque. Ainsi votre raison pour les unir à jamais se réduit à la certitude qu’ils ne se connaissent pas, qu’ils ne peuvent se connaître. Mais, me direz-vous, M. de Gercourt et ma fille se connaissent-ils davantage? Non, sans doute, mais au moins ne s’abusent-ils pas, ils s’ignorent seulement. Qu’arrive-t-il dans ce cas, entre les deux époux que je suppose honnêtes? c’est que chacun d’eux étudie l’autre, s’observe vis-à-vis de lui, cherche et reconnaît bientôt ce qu’il faut qu’il cède de ses goûts et de ses volontés pour la tranquillité commune. Ces légers sacrifices se font sans peine, parce qu’ils sont réciproques et qu’on les a prévus; bientôt ils font naître une bienveillance mutuelle, et l’habitude, qui fortifie tous les penchants qu’elle ne détruit pas, amène peu à peu cette double amitié, cette tendre confiance qui, jointes à l’estime forment, ce me semble, le véritable, le solide bonheur des mariages.
Les illusions de l’amour peuvent être plus douces, mais qui ne sait aussi qu’elles sont moins durables? et quels dangers n’amènent pas le moment qui les détruit! C’est alors que les moindres défaut paraissent choquants et insupportables, par le contraste qu’ils forment avec l’idée de perfection qui nous avait séduits. Chacun des deux époux croit cependant que l’autre seul a changé et que lui vaut toujours ce qu’un moment d’erreur l’avait fait apprécier. Le charme qu’il n’éprouve plus, il s’étonne de ne le plus faire naître, il en est humilié; la vanité blessée aigrit les esprits, augmente les torts, produit l’humeur, enfante la haine, et de frivoles plaisirs sont payés enfin par de longues infortunes.
Voilà, ma chère amie, ma façon de penser sur l’objet qui nous occupe; je ne la défends pas, je l’expose seulement, c’est à vous à décider. Mais si vous persistez dans votre avis, je vous demande de me faire connaître les raisons qui auront combattu les miennes; je serai bien aise de m’éclairer auprès de vous et surtout d’être rassurée sur le sort de votre aimable enfant, dont je désire bien ardemment le bonheur, et par mon amitié pour elle, et par celle qui m’unit à vous pour la vie.
Paris, ce 4 octobre 17**.