Vous tâcherez donc, si vous êtes sage de vous raccommoder avec Valmont, qui doit être très en colère contre vous; et comme il faut savoir réparer ses sottises, ne craignez pas de lui faire quelques avances; aussi bien apprendrez-vous bientôt que si les hommes nous font les premières, nous sommes presque toujours obligées de faire les secondes. Vous avez un prétexte pour celles-ci, car il ne faut pas que vous gardiez cette lettre, et j’exige de vous de la remettre à Valmont aussitôt que vous l’aurez lue. N’oubliez pas pourtant de la recacheter auparavant. D’abord, c’est qu’il faut vous laisser le mérite de la démarche que vous ferez vis-à-vis de lui et qu’elle n’ait pas l’air de vous avoir été conseillée; et puis, c’est qu’il n’y a que vous au monde dont je sois assez l’amie pour vous parler comme je fais.
Adieu, bel ange, suivez mes conseils, et vous me manderez si vous vous en trouvez bien.
P.-S.—A propos, j’oubliais... un mot encore. Voyez donc à soigner davantage votre style. Vous écrivez toujours comme une enfant. Je vois bien d’où cela vient; c’est que vous dites tout ce que vous pensez et rien de ce que vous ne pensez pas. Cela peut passer ainsi de vous à moi qui n’avons rien de caché l’une pour l’autre, mais avec tout le monde, avec votre amant surtout, vous auriez toujours l’air d’une petite sotte. Vous voyez bien que quand vous écrivez à quelqu’un, c’est pour lui et non pas pour vous: vous devez donc moins chercher à lui dire ce que vous pensez que ce qui lui plaît davantage.
Adieu, mon cœur, je vous embrasse au lieu de vous gronder, dans l’espérance que vous serez plus raisonnable.
Paris, ce 4 octobre 17**.
LETTRE CVI
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
A merveille, vicomte, et, pour le coup, je vous aime à la fureur. Au reste, après la première de vos deux lettres, on pouvait s’attendre à la seconde: aussi ne m’a-t-elle point étonnée; et tandis que déjà fier de vos succès à venir, vous en sollicitiez la récompense et que vous me demandiez si j’étais prête, je voyais bien que je n’avais pas tant besoin de me presser. Oui, d’honneur; en lisant le beau récit de cette scène tendre et qui vous avait si vivement ému; en voyant votre retenue, digne des plus beaux temps de notre chevalerie, j’ai dit vingt fois: Voilà une affaire manquée!
Mais c’est que cela ne pouvait pas être autrement. Que voulez-vous que fasse une pauvre femme qui se rend et qu’on ne prend pas? Ma foi, dans ce cas-là, il faut au moins sauver l’honneur, et c’est ce qu’a fait votre présidente. Je sais bien que, pour moi, qui ai senti que la marche qu’elle a prise n’est vraiment pas sans quelque effet, je me propose d’en faire usage pour mon compte, à la première occasion un peu sérieuse qui se présentera; mais je promets bien que si celui pour qui j’en ferai les frais n’en profite pas mieux que vous, il peut assurément renoncer à moi pour toujours.