Mme la présidente est allée l’après-midi dans la bibliothèque, et elle y a pris deux livres qu’elle a emportés dans son boudoir; mais Mlle Julie assure qu’elle n’a pas lu dedans un quart d’heure dans toute la journée, et qu’elle n’a fait que lire cette lettre, rêver et être appuyée sur sa main. Comme j’ai imaginé que monsieur serait bien aise de savoir quels sont ces livres-là, et que Mlle Julie ne le savait pas, je me suis fait mener aujourd’hui dans la bibliothèque, sous prétexte de la voir. Il n’y a de vide que pour deux livres: l’un est le second volume des Pensées chrétiennes, et l’autre, le premier d’un livre qui a pour titre Clarisse. J’écris bien comme il y a, monsieur saura peut-être ce que c’est.

Hier au soir, madame n’a pas soupé, elle n’a pris que du thé.

Elle a sonné de bonne heure ce matin, elle a demandé ses chevaux tout de suite et elle a été avant neuf heures du matin aux Feuillants, où elle a entendu la messe. Elle a voulu se confesser, mais son confesseur était absent et il ne reviendra pas de huit à dix jours. J’ai cru qu’il était bon de mander cela à monsieur.

Elle est rentrée ensuite, elle a déjeuné et puis s’est mise à écrire, et elle y est restée jusqu’à près d’une heure. J’ai trouvé occasion de faire bientôt ce que monsieur désirait le plus: car c’est moi qui ai porté les lettres à la poste. Il n’y en avait pas pour Mme de Volanges, mais j’en envoie une à monsieur, qui était pour M. le président; il m’a paru que ça devait être la plus intéressante. Il y en avait une aussi pour Mme de Rosemonde, mais j’ai imaginé que monsieur la verrait toujours bien quand il voudrait et je l’ai laissée partir. Au reste, monsieur saura bien tout, puisque Mme la présidente lui écrit aussi. J’aurai par la suite toutes celles qu’il voudra, car c’est presque toujours Mlle Julie qui les remet aux gens, et elle m’a assuré que, par amitié pour moi et puis aussi pour monsieur, elle ferait volontiers ce que je voudrais.

Elle n’a même pas voulu de l’argent que je lui ai offert, mais je pense bien que monsieur voudra lui faire quelque petit présent, et si c’est sa volonté et qu’il veuille m’en charger, je saurai aisément ce qui lui fera plaisir.

J’espère que monsieur ne trouvera pas que j’aie mis de la négligence à le servir, et j’ai bien à cœur de me justifier des reproches qu’il me fait. Si je n’ai pas su le départ de Mme la présidente, c’est au contraire mon zèle pour le service de monsieur qui en est cause, puisque c’est lui qui m’a fait partir à trois heures du matin, ce qui fait que je n’ai pas vu Mlle Julie la veille au soir, comme de coutume, ayant été coucher au Tournebride pour ne pas réveiller dans le château.

Quant à ce que monsieur me reproche d’être souvent sans argent, d’abord c’est que j’aime à me tenir proprement, comme monsieur peut voir, et puis, il faut bien soutenir l’honneur de l’habit qu’on porte; je sais bien que je devrais peut-être un peu épargner pour la suite, mais je me confie entièrement dans la générosité de monsieur, qui est si bon maître.

Pour ce qui est d’entrer au service de Mme de Tourvel, en restant à celui de monsieur, j’espère que monsieur ne l’exigera pas de moi. C’était bien différent chez Mme la duchesse, mais assurément je n’irai pas porter la livrée et encore une livrée de robe, après avoir eu l’honneur d’être chasseur de monsieur. Pour tout ce qui est du reste, monsieur peut disposer de celui qui a l’honneur d’être, avec autant de respect que d’affection, son très humble serviteur.

Roux Azolan, chasseur.

Paris, ce 5 octobre 17**, à onze heures du soir.