J’y compte si bien que je n’ai pas craint de contrarier vos vues en encourant moi-même à augmenter la tendre passion du discret amoureux, pour le premier et digne objet de son choix. Ayant donc trouvé hier votre pupille occupée à lui écrire et l’ayant dérangée d’abord de cette douce occupation pour une autre plus douce encore, je lui ai demandé après, de voir sa lettre, et comme je l’ai trouvée froide et contrainte, je lui ai fait sentir que ce n’était pas ainsi qu’elle consolerait son amant, et je l’ai décidée à en écrire une autre sous ma dictée, où, en imitant du mieux que j’ai pu son petit radotage, j’ai tâché de nourrir l’amour du jeune homme par un espoir plus certain. La petite personne était toute ravie, me disait-elle, de se trouver parler si bien; et dorénavant je serai chargé de la correspondance. Que n’aurai-je pas fait pour ce Danceny? J’aurai été à la fois son ami, son confident, son rival et sa maîtresse! Encore en ce moment, je lui rends le service de le sauver de vos liens dangereux. Oui, sans doute, dangereux; car vous posséder et vous perdre, c’est acheter un moment de bonheur par une éternité de regrets.
Adieu, ma belle amie; ayez le courage de dépêcher Belleroche le plus que vous pourrez. Laissez là Danceny et préparez-vous à retrouver et à me rendre les délicieux plaisirs de notre première liaison.
P.-S.—Je vous fais compliment sur le jugement prochain du grand procès. Je serai fort aise que cet heureux événement arrive sous mon règne.
Du château de..., ce 19 octobre 17**.
LETTRE CXVI
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
Mme de Merteuil est partie ce matin pour la campagne; ainsi, ma charmante Cécile, me voilà privé du seul plaisir qui me restait en votre absence, celui de parler de vous à votre amie et à la mienne. Depuis quelque temps, elle m’a permis de lui donner ce titre, et j’en ai profité avec d’autant plus d’empressement qu’il me semblait par là, me rapprocher de vous davantage. Mon Dieu! que cette femme est aimable! et quel charme flatteur elle sait donner à l’amitié! Il semble que ce doux sentiment s’embellisse et se fortifie chez elle de tout ce qu’elle refuse à l’amour. Si vous saviez comme elle vous aime, comme elle se plaît à m’entendre lui parler de vous!... C’est là sans doute ce qui m’attache autant à elle. Quel bonheur de pouvoir vivre uniquement pour vous deux, de passer sans cesse des délices de l’amour aux douceurs de l’amitié, d’y consacrer toute mon existence, d’être en quelque sorte, le point de réunion de votre attachement réciproque et de sentir toujours que, m’occupant du bonheur de l’une, je travaillerais également à celui de l’autre! Aimez, aimez beaucoup, ma charmante amie, cette femme adorable. L’attachement que j’ai pour elle, donnez-y plus de prix encore en le partageant. Depuis que j’ai goûté le charme de l’amitié, je désire que vous l’éprouviez à votre tour. Les plaisirs que je ne partage pas avec vous, il me semble n’en jouir qu’à moitié. Oui ma Cécile, je voudrais entourer votre cœur de tous les sentiments les plus doux; que chacun de ses mouvements vous fît éprouver une sensation de bonheur, et je croirais encore ne pouvoir jamais vous rendre qu’une partie de la félicité que je tiendrais de vous.
Pourquoi faut-il que ces projets charmants ne soient qu’une chimère de mon imagination, et que la réalité ne m’offre au contraire que des privations douloureuses et infinies? L’espoir que vous m’aviez donné de vous voir à cette campagne, je m’aperçois bien qu’il faut y renoncer. Je n’ai plus de consolation que celle de me persuader qu’en effet cela ne vous est pas possible. Et vous négligez de me le dire, de vous en affliger avec moi! Déjà, deux fois, mes plaintes à ce sujet sont restées sans réponse. Ah! Cécile! Cécile! je crois bien que vous m’aimez de toutes les facultés de votre âme, mais votre âme n’est pas brûlante comme la mienne! Que n’est-ce à moi à lever les obstacles? Pourquoi ne sont-ce pas mes intérêts qu’il me faille ménager au lieu des vôtres? Je saurais bientôt vous prouver que rien n’est impossible à l’amour.
Vous ne me mandez pas non plus quand doit finir cette absence cruelle: au moins ici, peut-être vous verrais-je. Vos charmants regards ranimeraient mon âme abattue; leur touchante expression ranimerait mon cœur, qui, quelquefois en a besoin. Pardon, ma Cécile; cette crainte n’est pas un soupçon. Je crois à votre amour, à votre constance. Ah! je serais trop malheureux si j’en doutais. Mais tant d’obstacles! et toujours renouvelés! Mon amie, je suis triste, bien triste. Il semble que ce départ de Mme de Merteuil ait renouvelé en moi le sentiment de tous mes malheurs.