Voici enfin quelques documents que nous extrayons du dossier donné à la Bibliothèque Nationale par Mme Charles de Laclos, en 1849. Les lettres ci-dessous se trouvent manuscrites dans les feuilles précédant le texte du roman épistolaire. C’est une partie de la correspondance que Laclos échangea, à propos de son livre, avec Mme Riccoboni, avec laquelle il eut l’occasion de collaborer au théâtre.

Il est facile de voir combien les moralistes outrés, les débauchés révoltés menèrent une campagne violente contre l’ouvrage et l’auteur.

«Je ne suis pas surprise qu’un fils de M. de Choderlos écrive bien, l’esprit est héréditaire dans sa famille; mais je ne puis le féliciter d’employer ses talents, sa facilité, les grâces de son style à donner aux étrangers une idée si révoltante des mœurs de sa nation et du goût de ses compatriotes. Un écrivain distingué comme M. de la Clos, doit avoir deux objets en se faisant imprimer, celui de plaire, et celui d’être utile; en remplir un, ce n’est pas assez pour un homme honnête. On n’a pas besoin de se mettre en garde contre des caractères qui ne peuvent exister, et j’invite M. de la Clos à ne jamais orner le vice des agréments qu’il a prêtés à Mme de Merteuil.»

La réponse de Laclos ne figure pas dans le dossier. Suit aussitôt une seconde lettre de Mme Riccoboni:

«Vous êtes bien généreux, monsieur, de répondre par des compliments si polis, si flatteurs, si spirituellement exprimés, à la liberté que j’ai osé prendre d’attaquer le fond d’un ouvrage, dont le style et les détails méritent tant de louanges. Vous me feriez un tort véritable en m’attribuant la partialité d’un auteur. Je le suis de si peu de choses qu’en lisant un livre nouveau je me trouverais bien injuste et bien sotte si je le comparais aux bagatelles sorties de ma plume et croyais mes idées propres à guider celles des autres. C’est en qualité de femme, monsieur, de Française, de patriote zélée pour l’honneur de ma nation, que j’ai senti mon cœur blessé du caractère de Mme de Merteuil. Si comme vous l’assurez, ce caractère affreux existe, je m’applaudis d’avoir passé mes jours dans un petit cercle, et je plains ceux qui étendent assez leurs connaissances pour se rencontrer avec de pareils monstres.

«Recevez mes sincères remerciements, monsieur, de l’agréable présent que vous avez bien voulu me faire. Tout Paris s’empresse à vous lire, tout Paris s’entretient de vous. Si c’est un bonheur d’occuper les habitants de cette immense capitale, jouissez de ce plaisir, personne n’a pu le goûter autant que vous. J’ai l’honneur d’être, monsieur, avec tous les sentiments qui vous sont dûs,

«Votre très humble et très obéissante servante.

«Riccoboni.

«14 avril 1782.»

«Me croire dispensée de vous répondre, monsieur, et me donner votre adresse, c’est au moins une petite contradiction. On vous aura dit que j’étais farouche? Je le suis en effet, mais l’antre où je me cache ne m’a pas rendue tout à fait impolie, et je reconnaîtrais mal la bonne opinion que vous daignez avoir de mon caractère si je paraissais insensible aux égards dont vous m’honorez. Une de vos expressions me semble assez singulière. Un militaire mettre au rang de ses privations la négligence d’une femme dont il a pu entendre parler à sa grand’mère! Cela ne vous fait-il pas rire, monsieur?