Ces réflexions sensées régleront ma conduite dans cette importante occasion, et vous pouvez être sûre que je ne me laisserai pas tellement enchaîner, que je ne puisse toujours briser ces nouveaux liens, en me jouant et à ma volonté. Mais je vous parle de ma rupture, et vous ignorez encore par quels moyens j’en ai acquis le droit; lisez donc, et voyez à quoi s’expose la sagesse en essayant de secourir la folie. J’étudiais si attentivement mes discours et les réponses que j’obtenais, que j’espère vous rendre les uns et les autres avec une exactitude dont vous serez contente.

Vous verrez, par les deux copies des lettres ci-jointes[48], quel médiateur j’avais choisi pour me rapprocher de ma belle et avec quel zèle le saint personnage s’est employé pour nous réunir. Ce qu’il faut vous dire encore et que j’avais appris par une lettre interceptée suivant l’usage, c’est que la crainte et la petite humiliation d’être quittée avaient un peu dérangé la prudence de l’austère dévote et avaient rempli son cœur et sa tête de sentiments et d’idées qui, pour n’avoir pas le sens commun, n’en étaient pas moins intéressants. C’est après ces préliminaires nécessaires à savoir, qu’hier jeudi 28, jour préfix et donné par l’ingrate, je me suis présenté chez elle en esclave timide et repentant, pour en sortir en vainqueur couronné.

Il était six heures du soir quand j’arrivai chez la belle recluse, car depuis son retour sa porte était restée fermée à tout le monde. Elle essaya de se lever quand on m’annonça, mais ses genoux tremblants ne lui permirent pas de rester dans cette situation: elle se rassit sur-le-champ. Comme le domestique qui m’avait introduit eut à faire quelque service dans l’appartement, elle en parut impatientée. Nous remplîmes cet intervalle par les compliments d’usage. Mais pour ne rien perdre d’un temps dont tous les moments étaient précieux, j’examinais soigneusement le local et, dès lors, je marquai de l’œil le théâtre de ma victoire. J’aurais pu en choisir un plus commode, car, dans cette même chambre il se trouvait une ottomane. Mais je remarquai qu’en face d’elle était un portrait du mari et j’eus peur je l’avoue, qu’avec une femme si singulière un seul regard que le hasard dirigerait de ce côté ne détruisît en un moment l’ouvrage de tant de soins. Enfin, nous restâmes seuls et j’entrai en matière.

Après avoir exposé en peu de mots que le Père Anselme avait dû informer des motifs de ma visite, je me suis plaint du traitement rigoureux que j’avais éprouvé et j’ai particulièrement appuyé sur le mépris qu’on m’avait témoigné. On s’en est défendu comme je m’y attendais et comme vous vous y attendiez bien aussi, j’en ai fondé la preuve sur la méfiance et l’effroi que j’avais inspirés, sur la suite scandaleuse qui s’en était suivie, le refus de répondre à mes lettres, celui même de les recevoir, etc., etc. Comme on commençait une justification qui aurait été bien facile, j’ai cru devoir l’interrompre et pour me faire pardonner cette manière brusque, je l’ai couverte aussitôt par une cajolerie: «Si tant de charmes, ai-je donc repris, ont fait sur mon cœur une impression si profonde, tant de vertus n’en ont pas moins fait sur mon âme. Séduit, sans doute, par le désir de m’en rapprocher, j’avais osé m’en croire digne. Je ne vous reproche point d’en avoir jugé autrement, mais je me punis de mon erreur.» Comme on gardait le silence de l’embarras, j’ai continué: «J’ai désiré, madame, ou de me justifier à vos yeux ou d’obtenir de vous le pardon des torts que vous me supposez, afin de pouvoir au moins terminer avec quelque tranquillité des jours auxquels je n’attache plus de prix depuis que vous avez refusé de les embellir.»

Ici, on a pourtant essayé de répondre: «Mon devoir ne me permettait pas...» Et la difficulté d’achever le mensonge que le devoir exigeait n’a pas permis de finir la phrase. J’ai donc repris du ton le plus tendre: «Il est donc vrai que c’est moi que vous avez fui?—Ce départ était nécessaire.—Et que vous m’éloignez de vous?—Il le faut.—Et pour toujours?—Je le dois.» Je n’ai pas besoin de vous dire que pendant ce court dialogue la voix de la tendre prude était oppressée et que ses yeux ne s’élevaient pas jusqu’à moi.

Je jugeai devoir animer un peu cette scène languissante; ainsi, me levant avec l’air du dépit: «Votre fermeté, dis-je alors, me rend toute la mienne. Eh bien! oui, madame, nous serons séparés, séparés même plus que vous ne pensez, et vous vous féliciterez à loisir de votre ouvrage.» Un peu surprise de ce ton de reproche, elle voulut répliquer: «La résolution que vous avez prise..., dit-elle.—N’est que l’effet de mon désespoir, repris-je avec emportement. Vous avez voulu que je sois malheureux; je vous prouverai que vous avez réussi au delà même de vos souhaits.—Je désire votre bonheur», répondit-elle. Et le son de sa voix commençait à annoncer une émotion assez forte. Aussi, me précipitant à ses genoux et du ton dramatique que vous me connaissez: «Ah! cruelle, me suis-je écrié, peut-il exister pour moi un bonheur que vous ne partagiez pas? Où donc le trouver loin de vous? Ah! jamais! jamais!» J’avoue qu’en me livrant à ce point, j’avais beaucoup compté sur le secours des larmes; mais soit mauvaise disposition, soit peut-être seulement l’effet de l’attention pénible et continuelle que je mettais à tout, il me fut impossible de pleurer.

Par bonheur, je me ressouvins que pour subjuguer une femme tout moyen était également bon et qu’il suffisait de l’étonner par un grand mouvement pour que l’impression en restât profonde et favorable. Je suppléai donc par la terreur à la sensibilité qui se trouvait en défaut, et pour cela, changeant seulement l’inflexion de ma voix et gardant la même posture: «Oui, continuai-je, j’en fais le serment à vos pieds, vous posséder ou mourir.» En prononçant ces dernières paroles, nos regards se rencontrèrent. Je ne sais ce que la timide personne vit ou crut voir dans les miens, mais elle se leva d’un air effrayé et s’échappa de mes bras, dont je l’avais entourée. Il est vrai que je ne fis rien pour la retenir, car j’avais remarqué plusieurs fois que les scènes de désespoir menées trop vivement, tombaient dans le ridicule dès qu’elles devenaient longues, ou ne laissaient que des ressources vraiment tragiques et que j’étais fort éloigné de vouloir prendre. Cependant, tandis qu’elle se dérobait à moi, j’ajoutai d’un ton bas et sinistre, mais de façon qu’elle pût m’entendre: «Eh bien! la mort!»

Je me relevai alors, et gardant un moment le silence, je jetai sur elle comme au hasard, des regards farouches qui, pour avoir l’air d’être égarés, n’en étaient pas moins clairvoyants et observateurs. Le maintien mal assuré, la respiration haute, la contraction de tous les muscles, les bras tremblants et à demi élevés, tout me prouvait assez que l’effet était tel que j’avais voulu le produire; mais comme en amour rien ne se finit que de très près et que nous étions alors assez loin l’un de l’autre, il fallait avant tout se rapprocher. Ce fut pour y parvenir que je passai le plus tôt possible à une apparente tranquillité, propre à calmer les effets de cet état violent sans en affaiblir l’impression.

Ma transition fut: «Je suis bien malheureux. J’ai voulu vivre pour votre bonheur et je l’ai troublé. Je me dévoue pour votre tranquillité et je la trouble encore.» Ensuite, d’un air composé, mais contraint: «Pardon, madame; peu accoutumé aux orages des passions, je sais mal en réprimer les mouvements. Si j’ai eu tort de m’y livrer, songez au moins que c’est pour la dernière fois. Ah! calmez-vous, calmez-vous, je vous en conjure.» Et, pendant ce long discours, je me rapprochais insensiblement. «Si vous voulez que je me calme, répondit la belle effarouchée, vous-même soyez donc plus tranquille.—Eh bien oui, je vous le promets», lui dis-je. J’ajoutai d’une voix plus faible: «Si l’effort est grand, au moins ne doit-il pas être long. Mais, repris-je aussitôt d’un air égaré, je suis venu, n’est-il pas vrai pour vous rendre vos lettres? De grâce, daignez les reprendre. Ce douloureux sacrifice me reste à faire: ne me laissez rien qui puisse affaiblir mon courage.» Et tirant de ma poche le précieux recueil: «Le voilà, dis-je, ce dépôt trompeur des assurances de votre amitié! Il m’attachait à la vie, reprenez-le. Donnez ainsi vous-même le signal qui doit me séparer de vous pour jamais.»

Ici, l’amante craintive céda entièrement à sa tendre inquiétude: «Mais, monsieur de Valmont, qu’avez-vous et que voulez-vous dire? La démarche que vous faites aujourd’hui n’est-elle pas volontaire? N’est-ce pas le fruit de vos propres réflexions et ne sont-ce pas elles qui vous ont fait approuver vous-même le parti nécessaire que j’ai suivi par devoir?—Eh bien! ai-je repris, ce parti a décidé le mien.—Et quel est-il?—Le seul qui puisse en me séparant de vous, mettre un terme à mes peines.—Mais, répondez-moi, quel est-il?» Là, je la pressai de mes bras sans qu’elle se défendît aucunement, et jugeant par cet oubli des bienséances combien l’émotion était forte et puissante: «Femme adorable, lui dis-je en risquant l’enthousiasme, vous n’avez pas d’idée de l’amour que vous inspirez; vous ne saurez jamais jusqu’à quel point vous fûtes adorée et de combien ce sentiment m’était plus cher que mon existence! Puissent tous vos jours être fortunés et tranquilles! puissent-ils s’embellir de tout le bonheur dont vous m’avez privé! Payez au moins ce vœu sincère par un regret, par une larme, et croyez que le dernier de mes sacrifices ne sera pas le plus pénible à mon cœur. Adieu.»