Mais, je vous en conjure, ma chère amie, défendez-vous surtout de ces résolutions violentes, qui annoncent moins la force qu’un entier découragement; n’oubliez pas qu’en rendant un autre possesseur de votre existence, pour me servir de votre expression, vous n’avez pas pu cependant frustrer vos amis de ce qu’ils en possédaient à l’avance, et qu’ils ne cesseront jamais de réclamer.

Adieu, ma chère fille; songez quelquefois à votre tendre mère, et croyez que vous serez toujours, et par-dessus tout, l’objet de ses plus chères pensées.

Du château de..., ce 4 novembre 17**.


LETTRE CXXXI

La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.

A la bonne heure, vicomte, et je suis plus contente de vous cette fois-ci que l’autre; mais à présent, causons de bonne amitié et j’espère vous convaincre que, pour vous comme pour moi, l’arrangement que vous paraissez désirer serait une véritable folie.

N’avez-vous pas encore remarqué que le plaisir, qui est bien en effet l’unique mobile de la réunion des deux sexes, ne suffit pourtant pas pour former une liaison entre eux? et que, s’il est précédé du désir qui rapproche, il n’est pas moins suivi du dégoût qui repousse? C’est une loi de la nature, que l’amour seul peut changer; et de l’amour en a-t-on quand on veut? Il en faut pourtant toujours, et cela serait vraiment fort embarrassant, si on ne s’était pas aperçu qu’heureusement il suffisait qu’il en existât d’un côté. La difficulté est devenue par là de moitié moindre, et même sans qu’il y ait eu beaucoup à perdre; en effet, l’un jouit du bonheur d’aimer, l’autre de celui de plaire, un peu moins vif à la vérité, mais auquel je joins le plaisir de tromper, ce qui fait équilibre, et tout s’arrange.

Mais dites-moi, vicomte, qui de nous deux se chargera de tromper l’autre! Vous savez l’histoire de ces deux fripons qui se reconnurent en jouant: «Nous ne nous serons rien, se dirent-ils, payons les cartes par moitié»; et ils quittèrent la partie. Suivons, croyez-moi, ce prudent exemple, et ne perdons pas ensemble un temps que nous pouvons si bien employer ailleurs.

Pour vous prouver qu’ici votre intérêt me décide autant que le mien, et que je n’agis ni par humeur, ni par caprice, je ne vous refuse pas le prix convenu entre nous: je sens à merveille que pour une seule soirée nous nous suffirons de reste; et je ne doute même pas que nous ne sachions assez l’embellir pour ne la voir finir qu’à regret. Mais n’oublions pas que ce regret est nécessaire au bonheur, et quelque douce que soit notre illusion, n’allons pas croire qu’elle puisse être durable.