Ce n’est pas tout encore, je serais capricieuse. Ce sacrifice de la petite Cécile que vous m’offrez de si bonne grâce, je ne m’en soucierais pas du tout. Je vous demanderais au contraire de continuer ce pénible service jusqu’à nouvel ordre de ma part; soit que j’aimasse à abuser ainsi de mon empire; soit que, plus indulgente ou plus juste, il me suffît de disposer de vos sentiments, sans vouloir contrarier vos plaisirs. Quoi qu’il en soit, je voudrais être obéie, et mes ordres seraient bien rigoureux!
Il est vrai qu’alors je me croirais obligée de vous remercier; que sait-on, peut-être même de vous récompenser. Sûrement, par exemple, j’abrégerais une absence qui me deviendrait insupportable. Je vous reverrais enfin, vicomte, et je vous reverrais... comment?... Mais vous vous souvenez que ceci n’est plus qu’une conversation, un simple récit d’un projet impossible, et je ne veux pas l’oublier toute seule...
Savez-vous que mon procès m’inquiète un peu? J’ai voulu enfin connaître au juste quels étaient mes moyens; mes avocats me citent bien quelques lois, et surtout beaucoup d’autorités, comme ils les appellent: mais je n’y vois pas autant de raison et de justice. J’en suis presque à redouter d’avoir refusé l’accommodement. Cependant je me rassure, en songeant que le procureur est adroit, l’avocat éloquent, et la plaideuse jolie. Si ces trois moyens devaient ne plus valoir, il faudrait changer tout le train des affaires, et que deviendrait le respect pour les anciens usages!
Ce procès est actuellement la seule chose qui me retienne ici. Celui de Belleroche est fini: hors de Cour, dépens compensés. Il en est à regretter le bal de ce soir; c’est bien le regret d’un désœuvré! Je lui rendrai sa liberté entière à mon retour à la ville. Je lui fais ce douloureux sacrifice, et je m’en console par la générosité qu’il y trouve.
Adieu, vicomte, écrivez-moi souvent: le détail de vos plaisirs me dédommagera au moins en partie des ennuis que j’éprouve.
Du château de..., ce 11 novembre 17**.
LETTRE CXXXV
La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE.
J’essaie de vous écrire, sans savoir encore si je le pourrai. Ah! Dieu, quand je songe qu’à ma dernière lettre c’était l’excès de mon bonheur qui m’empêchait de la continuer! C’est celui de mon désespoir qui m’accable à présent; qui ne me laisse de force que pour sentir mes douleurs, et m’ôte celle de les exprimer.