LETTRE CXXXVI
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Sans doute, monsieur, après ce qui s’est passé hier, vous ne vous attendez plus à être reçu chez moi, et sans doute aussi vous le désirez fort peu! Ce billet a donc moins pour objet de vous prier de n’y plus venir, que de vous redemander des lettres qui n’auraient jamais dû exister et qui, si elles ont pu vous intéresser un moment, comme des preuves de l’aveuglement que vous aviez fait naître, ne peuvent que vous être indifférentes à présent qu’il est dissipé, et qu’elles n’expriment plus qu’un sentiment que vous avez détruit.
Je reconnais et j’avoue que j’ai eu tort de prendre en vous une confiance dont tant d’autres avant moi avaient été les victimes; en cela je n’accuse que moi seule: mais je croyais au moins n’avoir pas mérité d’être livrée par vous, au mépris et à l’insulte. Je croyais qu’en vous sacrifiant tout, et perdant pour vous seul mes droits à l’estime des autres et à la mienne, je pouvais m’attendre cependant à ne pas être jugée par vous plus sévèrement que par le public, dont l’opinion sépare encore par un immense intervalle, la femme faible de la femme dépravée. Ces torts, qui seraient ceux de tout le monde, sont les seuls dont je vous parle. Je me tais sur ceux de l’amour; votre cœur n’entendrait pas le mien. Adieu, monsieur.
Paris, ce 15 novembre 17**.
LETTRE CXXXVII
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
On vient seulement, madame, de me rendre votre lettre; j’ai frémi en la lisant, et elle me laisse à peine la force d’y répondre. Quelle affreuse idée avez-vous donc de moi! Ah! sans doute, j’ai des torts; et tels que je ne me les pardonnerai de ma vie, quand même vous les couvririez de votre indulgence. Mais que ceux que vous me reprochez ont toujours été loin de mon âme! Qui, moi! vous humilier! vous avilir! quand je vous respecte autant que je vous chéris; quand je n’ai connu l’orgueil que du moment où vous m’avez jugé digne de vous! Les apparences vous ont déçue; et je conviens qu’elles ont pu être contre moi: mais n’aviez-vous donc pas dans votre cœur ce qu’il fallait pour les combattre? et ne s’est-il pas révolté à la seule idée qu’il pouvait avoir à se plaindre du mien? Vous l’avez cru cependant! Ainsi, non seulement vous m’avez jugé capable de ce délire atroce, mais vous avez même craint de vous y être exposée par vos bontés pour moi. Ah! si vous vous trouvez dégradée à ce point par votre amour, je suis donc moi-même bien vil à vos yeux?
Oppressé par le sentiment douloureux que cette idée me cause, je perds à la repousser le temps que je devrais employer à la détruire. J’avouerai tout: une autre considération me retient encore. Faut-il donc retracer des faits que je voudrais anéantir, et fixer votre attention et la mienne sur un moment d’erreur que je voudrais racheter du reste de ma vie, dont je suis encore à concevoir la cause, et dont le souvenir doit faire à jamais mon humiliation et mon désespoir? Ah! si en m’accusant, je dois exciter votre colère, vous n’aurez pas au moins à chercher loin votre vengeance; il vous suffira de me livrer à mes remords.