J’ai fait mes deux courses et mes deux confessions le plus lestement que j’ai pu, et de là je suis rentré chez moi, d’où je ne suis pas encore sorti; mais le chirurgien, que je connaissais d’ailleurs, est venu à midi me rendre compte de l’état de la malade. Je ne m’étais pas trompé; mais il espère que, s’il ne survient pas d’accident, on ne s’apercevra de rien dans la maison. La femme de chambre est du secret; le médecin a donné un nom à la maladie, et cette affaire s’arrangera comme mille autres, à moins que, par la suite, il ne nous soit utile qu’on en parle.

Mais y a-t-il encore quelque intérêt commun entre vous et moi? Votre silence m’en ferait douter; je n’y croirais même plus du tout, si le désir que j’en ai ne me faisait chercher tous les moyens d’en conserver l’espoir.

Adieu, ma belle amie; je vous embrasse, rancune tenante.

Paris, ce 21 novembre 17**.


LETTRE CXLI

La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.

Mon Dieu, vicomte, que vous me gênez par votre obstination! Que vous importe mon silence? Croyez-vous, si je le garde, que ce soit faute de raisons pour me défendre? Ah! plût à Dieu! Mais non, c’est seulement qu’il m’en coûte de vous les dire.

Parlez-moi vrai; vous faites-vous illusion à vous-même ou cherchez-vous à me tromper? La différence entre vos discours et vos actions ne me laisse de choix qu’entre ces deux sentiments: lequel est le véritable? Que voulez-vous donc que je vous dise, quand moi-même je ne sais que penser?

Vous paraissez vous faire un grand mérite de votre dernière scène avec la présidente, mais qu’est-ce donc qu’elle prouve pour votre système ou contre le mien? Assurément je ne vous ai jamais dit que vous aimiez assez cette femme pour ne la pas tromper, pour n’en pas saisir toutes les occasions qui vous paraîtraient agréables ou faciles; je ne doutais même pas qu’il ne vous fût à peu près égal de satisfaire avec une autre, avec la première venue, jusqu’aux désirs que celle-ci seule aurait fait naître, et je ne suis pas surprise que, pour un libertinage d’esprit qu’on aurait tort de vous disputer, vous ayez fait une fois par projet ce que vous aviez fait mille autres fois par occasion. Qui ne sait que c’est là le simple courant du monde et votre usage à tous tant que vous êtes depuis le scélérat jusqu’aux espèces! Celui qui s’en abstient aujourd’hui passe pour romanesque, et ce n’est pas là, je crois, le défaut que je vous reproche.