Adieu, toi que j’adore! Je te verrai ce soir, mais te trouverai-je seule? Je n’ose l’espérer. Ah! tu ne le désires pas autant que moi.
Paris, ce 1er décembre 17**.
LETTRE CXLIX
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
J’ai espéré hier presque toute la journée, ma digne amie, pouvoir vous donner ce matin des nouvelles plus favorables de la santé de notre chère malade, mais depuis hier au soir cet espoir est détruit et il ne me reste que le regret de l’avoir perdu. Un événement, bien indifférent en apparence, mais bien cruel par les suites qu’il a eues, a rendu l’état de la malade au moins aussi fâcheux qu’il était auparavant, si même il n’a pas empiré.
Je n’aurais rien compris à cette révolution subite si je n’avais reçu hier l’entière confidence de notre malheureuse amie. Comme elle ne m’a pas laissé ignorer que vous étiez instruite aussi de toutes ses infortunes, je puis vous parler sans réserve sur sa triste situation.
Hier matin, quand je suis arrivée au couvent, on me dit que la malade dormait depuis plus de trois heures, et son sommeil était si profond et si tranquille, que j’eus peur un moment qu’il ne fût léthargique. Quelque temps après, elle se réveilla et ouvrit elle-même les rideaux de son lit. Elle nous regarda tous avec l’air de la surprise, et comme je me levais pour aller à elle, elle me reconnut, me nomma et me pria d’approcher. Elle ne me laissa le temps de lui faire aucune question et me demanda où elle était, ce que nous faisions là, si elle était malade et pourquoi elle n’était pas chez elle. Je crus d’abord que c’était un nouveau délire, seulement plus tranquille que le précédent, mais je m’aperçus qu’elle entendait fort bien mes réponses. Elle avait en effet, retrouvé sa tête, mais non pas sa mémoire.
Elle me questionna, avec beaucoup de détail, sur tout ce qui lui était arrivé depuis qu’elle était au couvent, où elle ne se souvenait pas d’être venue. Je lui répondis exactement, en supprimant seulement ce qui aurait pu la trop effrayer; et lorsqu’à mon tour je lui demandai comment elle se trouvait, elle me répondit qu’elle ne souffrait pas dans ce moment, mais qu’elle avait été bien tourmentée pendant son sommeil et qu’elle se sentait fatiguée. Je l’engageai à se tranquilliser et à parler peu, après quoi, je refermai en partie ses rideaux, que je laissai entr’ouverts, et je m’assis près de son lit. Dans le même temps, on lui proposa un bouillon qu’elle prit et qu’elle trouva bon.
Elle resta ainsi environ une demi-heure, durant laquelle elle ne parla que pour me remercier des soins que je lui avais donnés, et elle mit dans ses remerciements l’agrément et la grâce que vous lui connaissez. Ensuite elle garda pendant quelque temps un silence absolu, qu’elle ne rompit que pour dire: «Ah! oui, je me ressouviens d’être venue ici», et un moment après elle s’écria douloureusement: «Mon amie, mon amie, plaignez-moi, je retrouve tous mes malheurs.» Comme alors je m’avançai vers elle, elle saisit ma main, et s’y appuyant la tête: «Grand Dieu! continua-t-elle, ne puis-je donc mourir?» Son expression, plus encore que ses discours, m’attendrit jusqu’aux larmes, elle s’en aperçut à ma voix et me dit: «Vous me plaignez! Ah! si vous connaissiez!...» Et puis s’interrompant: «Faites qu’on nous laisse seules, je vous dirai tout.»