Mais que vous importe? Vous vous vengerez toujours bien de votre rival. Il ne fera pas pis à votre maîtresse que vous ferez à la sienne, et, après tout, une femme n’en vaut-elle pas une autre? Ce sont vos principes. Celle même qui serait tendre et sensible, qui n’existerait que pour vous et qui mourrait enfin d’amour et de regret n’en serait pas moins sacrifiée à la première fantaisie, à la crainte d’être plaisanté un moment; et vous voulez qu’on se gêne? Ah! cela n’est pas juste.

Adieu, vicomte, redevenez donc aimable. Tenez, je ne demande pas mieux que de vous trouver charmant, et dès que j’en serai sûre, je m’engage à vous le prouver. En vérité, je suis trop bonne.

Paris, ce 4 décembre 17**.


LETTRE CLIII

Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.

Je réponds sur-le-champ à votre lettre et je tâcherai d’être clair, ce qui n’est pas facile avec vous quand une fois vous avez pris le parti de ne pas entendre.

De longs discours n’étaient pas nécessaires pour établir que chacun de nous ayant en main tout ce qu’il faut pour perdre l’autre, nous avons un égal intérêt à nous ménager mutuellement; aussi, ce n’est pas de cela dont il s’agit. Mais encore entre le parti violent de se perdre et celui, sans doute meilleur, de rester unis comme nous l’avons été, de le devenir davantage encore en reprenant notre première liaison; entre ces deux partis, dis-je, il y en a mille autres à prendre. Il n’était donc pas ridicule de vous dire et il ne l’est pas de vous répéter que, de ce jour même, je serai ou votre amant ou votre ennemi.

Je sens à merveille que ce choix vous gêne, qu’il conviendrait mieux de tergiverser, et je n’ignore pas que vous n’avez jamais aimé à être placée ainsi entre le oui et le non; mais vous devez sentir aussi que je ne puis vous laisser sortir de ce cercle étroit sans risquer d’être joué, et vous avez dû prévoir que je ne le souffrirais pas. C’est maintenant à vous de décider; je peux vous laisser le choix, mais non pas rester dans l’incertitude.

Je vous préviens seulement que vous ne m’abuserez pas par vos raisonnements, bons ou mauvais; que vous ne me séduirez pas davantage par quelques cajoleries dont vous chercheriez à parer vos refus, et qu’enfin, le moment de la franchise est arrivé. Je ne demande pas mieux que de vous donner l’exemple, et je vous déclare avec plaisir que je préfère la paix et l’union; mais s’il faut rompre l’une ou l’autre, je crois en avoir le droit et les moyens.