Je n’aime pas qu’on ajoute de mauvaises plaisanteries à de mauvais procédés; ce n’est pas plus ma manière que mon goût. Quand j’ai à me plaindre de quelqu’un, je ne le persifle pas, je fais mieux: je me venge. Quelque content de vous que vous puissiez être en ce moment, n’oubliez point que ce ne serait pas la première fois que vous vous seriez applaudi d’avance, et tout seul dans l’espoir d’un triomphe qui vous serait échappé à l’instant même où vous vous en félicitiez. Adieu.

Paris, ce 6 décembre 17**.


LETTRE CLX

Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.

Je vous écris de la chambre de votre malheureuse amie, dont l’état est à peu près toujours le même. Il doit y avoir cet après-midi une consultation de quatre médecins. Malheureusement c’est, comme vous le savez, plus souvent une preuve de danger qu’un moyen de secours.

Il paraît cependant que la tête est un peu revenue la nuit dernière. La femme de chambre m’a informée ce matin qu’environ vers minuit sa maîtresse l’a fait appeler, qu’elle a voulu être seule avec elle et qu’elle lui a dicté une assez longue lettre. Julie a ajouté que, tandis qu’elle était occupée à en faire l’enveloppe, Mme de Tourvel avait repris le transport, en sorte que cette fille n’a pas su à qui il fallait mettre l’adresse. Je me suis étonnée d’abord que la lettre elle-même n’ait pas suffi pour le lui apprendre; mais sur ce qu’elle m’a répondu qu’elle craignait de se tromper, et que cependant sa maîtresse lui avait bien recommandé de la faire partir sur-le-champ, j’ai pris sur moi d’ouvrir le paquet.

J’y ai trouvé l’écrit que je vous envoie, qui en effet ne s’adresse à personne pour s’adresser à trop de monde. Je croirais cependant que c’est à M. de Valmont que notre malheureuse amie a voulu écrire d’abord, mais qu’elle a cédé, sans s’en apercevoir, au désordre de ses idées. Quoi qu’il en soit, j’ai jugé que cette lettre ne devait être rendue à personne. Je vous l’envoie, parce que vous y verrez mieux que je ne pourrais vous le dire quelles sont les pensées qui occupent la tête de notre malade. Tant qu’elle restera aussi vivement affectée, je n’aurai guère d’espérance. Le corps se rétablit difficilement, quand l’esprit est si peu tranquille.

Adieu, ma chère et digne amie. Je vous félicite d’être éloignée du triste spectacle que j’ai continuellement sous les yeux.

Paris, ce 6 décembre 17**.