Dès qu’il a été sorti, elle a pareillement renvoyé sa garde et sa femme de chambre, et, quand nous avons été seules, elle m’a priée de l’aider à se mettre à genoux sur son lit et de l’y soutenir. Là elle est restée quelque temps en silence et sans autre expression que celle de ses larmes, qui coulaient abondamment. Enfin, joignant ses mains et les levant vers le ciel; «Dieu tout-puissant, a-t-elle dit d’une voix faible, mais fervente, je me soumets à ta justice; mais pardonne à Valmont. Que mes malheurs, que je reconnais avoir mérités, ne lui soient pas un sujet de reproche, et je bénirai ta miséricorde!» Je me suis permis, ma chère et digne amie, d’entrer dans ces détails sur un sujet que je sens bien devoir renouveler et aggraver vos douleurs, parce que je ne doute pas que cette prière de Mme de Tourvel ne porte cependant une grande consolation dans votre âme.

Après que notre amie eut proféré ce peu de mots, elle se laissa retomber dans mes bras, et elle était à peine replacée dans son lit qu’il lui prit une faiblesse qui fut longue, mais qui céda pourtant aux secours ordinaires. Aussitôt qu’elle eut repris connaissance, elle me demanda d’envoyer chercher le Père Anselme, et elle ajouta: «C’est à présent le seul médecin dont j’aie besoin; je sens que mes maux vont bientôt finir.» Elle se plaignait beaucoup d’oppression et elle parlait difficilement.

Peu de temps après, elle me fit remettre par sa femme de chambre une cassette, que je vous envoie, qu’elle me dit contenir des papiers à elle, et qu’elle me chargea de vous faire passer aussitôt après sa mort[53]. Ensuite elle me parla de vous et de votre amitié pour elle, autant que sa situation le lui permettait, et avec beaucoup d’attendrissement.

Le Père Anselme arriva vers les quatre heures et resta près d’une heure seul avec elle. Quand nous rentrâmes, la figure de la malade était calme et sereine; mais il était facile de voir que le Père Anselme avait beaucoup pleuré. Il resta pour assister aux dernières cérémonies de l’Église. Ce spectacle, toujours si imposant et si douloureux, le devenait encore plus par le contraste que formait la tranquille résignation de la malade, avec la douleur profonde de son vénérable confesseur, qui fondait en larmes à côté d’elle. L’attendrissement devint général, et celle que tout le monde pleurait fut la seule qui ne se pleura point.

Le reste de la journée se passa dans les prières usitées, qui ne furent interrompues que par les fréquentes faiblesses de la malade. Enfin, vers les onze heures du soir, elle me parut plus oppressée et plus souffrante. J’avançai ma main pour chercher son bras; elle eut encore la force de la prendre, et la posa sur son cœur. Je n’en sentis plus le battement et, en effet, notre malheureuse amie expira dans le moment même.

Vous rappelez-vous, ma chère amie, qu’à votre dernier voyage ici, il y a moins d’un an, causant ensemble de quelques personnes dont le bonheur nous paraissait plus ou moins assuré, nous nous arrêtâmes avec complaisance sur le sort de cette même femme, dont aujourd’hui nous pleurons à la fois les malheurs et la mort! Tant de vertus, de qualités louables et d’agréments; un caractère si doux et si facile; un mari quelle aimait et dont elle était adorée; une société où elle se plaisait et dont elle faisait les délices; de la figure, de la jeunesse, de la fortune; tant d’avantages réunis ont donc été perdus par une seule imprudence! Oh! Providence; sans doute il faut adorer tes décrets; mais combien ils sont incompréhensibles! Je m’arrête, je crains d’augmenter votre tristesse en me livrant à la mienne.

Je vous quitte et vais passer chez ma fille, qui est un peu indisposée. En apprenant de moi, ce matin, cette mort si prompte de deux personnes de sa connaissance, elle s’est trouvée mal, et je l’ai fait mettre au lit. J’espère cependant que cette légère incommodité n’aura pas de suite. A cet âge-là, on n’a pas encore l’habitude des chagrins, et leur impression en devient plus vive et plus forte. Cette sensibilité si active est, sans doute une qualité louable; mais combien tout ce qu’on voit chaque jour nous apprend à la craindre! Adieu, ma chère et digne amie.

Paris, ce 9 décembre 17**.

[53] Cette cassette contenait toutes les lettres relatives à son aventure avec M. de Valmont.