Enfin un jour arriva où devait commencer mon infortune, et par une inconcevable fatalité une action honnête en devint le signal. Oui, madame, c’est au milieu des malheureux que j’avais secourus que, vous livrant à cette sensibilité précieuse qui embellit la beauté même et ajoute du prix à la vertu, vous achevâtes d’égarer un cœur que déjà trop d’amour enivrait. Vous vous rappelez, peut-être, quelle préoccupation s’empara de moi au retour! Hélas! je cherchais à combattre un penchant que je sentais devenir plus fort que moi.
C’est après avoir épuisé mes forces dans ce combat inégal qu’un hasard, que je n’avais pu prévoir, me fit trouver seul avec vous. Là, je succombai, je l’avoue. Mon cœur trop plein ne put retenir ses discours ni ses larmes. Mais est-ce donc un crime? et si c’en est un, n’est-il pas assez puni par les tourments affreux auxquels je suis livré?
Dévoré par un amour sans espoir, j’implore votre pitié et ne trouve que votre haine; sans autre bonheur que celui de vous voir, mes yeux vous cherchent malgré moi et je tremble de rencontrer vos regards. Dans l’état cruel où vous m’avez réduit, je passe les jours à déguiser mes peines et les nuits à m’y livrer; tandis que vous, tranquille et paisible, vous ne connaissez ces tourments que pour les causer et vous en applaudir. Cependant, c’est vous qui vous plaignez et c’est moi qui m’excuse.
Voilà pourtant, madame, voilà le récit fidèle de ce que vous nommez mes torts et que peut-être il serait plus juste d’appeler mes malheurs. Un amour pur et sincère, un respect qui ne s’est jamais démenti, une soumission parfaite: tels sont les sentiments que vous m’avez inspirés. Je n’eusse pas craint d’en présenter l’hommage à la divinité même. O vous, qui êtes son plus bel ouvrage, imitez-la dans son indulgence! Songez à mes peines cruelles, songez surtout que, placé par vous entre le désespoir et la félicité suprême, le premier mot que vous prononcerez décidera pour jamais de mon sort.
De..., ce 23 août 17**.
LETTRE XXXVII
La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.
Je me soumets, madame, aux conseils que votre amitié me donne. Accoutumée à déférer en tout à vos avis, je le suis à croire qu’ils sont toujours fondés en raison. J’avouerai même que M. de Valmont doit être en effet infiniment dangereux, s’il peut à la fois feindre d’être ce qu’il paraît ici et rester tel que vous le dépeignez. Quoi qu’il en soit, puisque vous l’exigez, je l’éloignerai de moi, au moins j’y ferai mon possible; car souvent les choses qui dans le fond devraient être les plus simples, deviennent embarrassantes par la forme.
Il me paraît toujours impraticable de faire cette demande à sa tante; elle deviendrait également désobligeante et pour elle et pour lui. Je ne prendrais pas non plus, sans quelque répugnance, le parti de m’éloigner moi-même, car outre les raisons que je vous ai déjà mandées relatives à M. de Tourvel, si mon départ contrariait M. de Valmont, comme il est possible, n’aurait-il pas la facilité de me suivre à Paris? et son retour, dont je serais, dont au moins je paraîtrais être l’objet, ne semblerait-il pas plus étrange qu’une rencontre à la campagne, chez une personne qu’on sait être sa parente et mon amie?