Apprenez-moi, si vous savez, ce que signifie ce radotage de Danceny. Qu’est-il donc arrivé et qu’est-ce qu’il a perdu? Sa belle s’est peut-être fâchée de son respect éternel? Il faut être juste, on se fâcherait à moins. Que lui dirai-je ce soir au rendez-vous qu’il me demande et que je lui ai donné à tout hasard? Assurément je ne perdrai pas mon temps à écouter ses doléances si cela ne doit nous mener à rien. Les complaintes amoureuses ne sont bonnes à entendre qu’en récitatif obligé ou en grandes ariettes. Instruisez-moi donc de ce qui est et de ce que je dois faire, ou bien je déserte pour éviter l’ennui que je prévois. Pourrai-je causer avec vous, ce matin? Si vous êtes occupée, au moins écrivez-moi un mot et donnez-moi les réclames de mon rôle.

Où étiez-vous donc hier? Je ne parviens plus à vous voir. En vérité, ce n’était pas la peine de me retenir à Paris au mois de septembre. Décidez-vous pourtant, car je viens de recevoir une invitation fort pressante de la comtesse de B... pour aller la voir à la campagne; et comme elle me le mande assez plaisamment, «son mari a le plus beau bois du monde, qu’il conserve soigneusement pour les plaisirs de ses amis». Or vous savez que j’ai bien quelques droits sur ce bois-là, et j’irai le revoir si je ne vous suis pas utile. Adieu, songez que Danceny sera chez moi sur les quatre heures.

De..., ce 8 septembre 17**.


LETTRE LX

Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.

(Incluse dans la précédente.)

Ah! monsieur, je suis désespéré, j’ai tout perdu. Je n’ose confier au papier le secret de mes peines, mais j’ai besoin de les répandre dans le sein d’un ami fidèle et sûr. A quelle heure pourrai-je vous voir et aller chercher auprès de vous des consolations et des conseils? J’étais si heureux le jour où je vous ouvris mon âme! A présent, quelle différence! tout est changé pour moi. Ce que je souffre pour mon compte n’est encore que la moindre partie de mes tourments; mon inquiétude sur un objet bien plus cher, voilà ce que je ne puis supporter. Plus heureux que moi, vous pourrez la voir, et j’attends de votre amitié que vous ne me refuserez pas cette démarche; mais il faut que je vous parle, que je vous instruise. Vous me plaindrez, vous me secourrez; je n’ai d’espoir qu’en vous. Vous êtes sensible, vous connaissez l’amour et vous êtes le seul à qui je puisse me confier; ne me refusez pas vos secours.

Adieu, monsieur; le seul soulagement que j’éprouve dans ma douleur est de songer qu’il me reste un ami tel que vous. Faites-moi savoir, je vous prie, à quelle heure je pourrai vous trouver. Si ce n’est pas ce matin, je désirerais que ce fût de bonne heure dans l’après-midi.

De..., ce 8 septembre 17**.