Cependant les prisonniers furent amenés dans la salle; on les plaça selon leur rang avec la recommandation de se conduire plus décemment qu'auparavant; mais cette exhortation était superflue car ils avaient perdu leur arrogance. Et je puis affirmer, non par flatterie, mais par amour de la vérité, que les personnes de rang élevé savaient en général mieux se résigner de cet échec inattendu, car, quoique assez dure, leur punition était juste. Les serviteurs leur restaient invisibles, tandis qu'ils étaient devenus visibles pour nous; cette constatation nous fut une grande joie.
Mais, quoique la fortune nous eût favorisés, nous ne nous estimions cependant pas supérieurs aux autres et nous les engagions à reprendre courage en leur disant qu'ils ne seraient pas traités trop durement. Ils auraient voulu connaître la sentence; mais nous étions tenus au silence de sorte qu'aucun de nous ne pouvait les renseigner. Cependant nous les consolions de notre mieux et nous les invitions à boire avec nous dans l'espoir que le vin les égayerait.
Notre table était recouverte de velours rouge et les coupes étaient en or et argent; ce qui ne laissait d'étonner et d'humilier les autres. Avant que nous eussions pris place à table, les deux pages vinrent présenter à chacun de nous, de la part du fiancé, une Toison d'or portant l'image d'un Lion volant, en nous priant de nous en parer pour le repas. Ils nous exhortèrent à maintenir dûment la réputation et la gloire de l'Ordre;--Car S. M. nous conférait l'Ordre dès cet instant, et nous confirmerait bientôt cet honneur avec la solennité convenable.--Nous reçûmes la Toison avec le plus grand respect et nous nous engageâmes à exécuter fidèlement ce qu'il plairait à Sa Majesté de nous ordonner.
En outre, le page tenait la liste de nos demeures; je ne chercherais pas à cacher la mienne si je ne craignais qu'on ne me taxât d'orgueil, péché, qui cependant ne peut surmonter l'épreuve du quatrième poids.
Or, comme nous étions traités d'une manière merveilleuse, nous demandâmes à l'un des pages s'il nous était permis de faire porter quelques aliments à nos amis prisonniers, et, comme il n'y avait aucun empêchement à cela, nous leur en fûmes porter abondamment par les serviteurs, toujours invisibles pour eux. Ils ignoraient donc, de ce fait, d'où leur venaient les aliments; c'est pourquoi je voulus en porter moi-même à l'un d'eux; mais aussitôt l'un des serviteurs qui se trouvaient derrière moi m'en dissuada amicalement. Il m'assura que si l'un des pages avait compris mon intention, le roi en serait informé et me punirait certainement; mais comme personne ne s'en était aperçu, sinon lui, il ne se trahirait point. Toutefois, il m'invita à mieux garder le secret de l'Ordre dorénavant. Et en me parlant ainsi, le serviteur me rejeta si violemment sur mon siège, que j'y restai comme brisé pendant longtemps. Néanmoins je le remerciai de son avertissement bienveillant, dans la mesure où mon trouble et mon effroi le permirent.
Bientôt les trompettes sonnèrent; comme nous avions remarqué que cette sonnerie annonçait la vierge, nous nous apprêtâmes à la recevoir. Elle apparut sur son trône, avec le cérémonial habituel, précédée de deux pages qui portaient, le premier une coupe en or, l'autre un parchemin. Elle se leva avec grâce, prit la coupe des mains du page et nous la remit par ordre du Roi afin que nous la fassions circuler en son honneur. Le couvercle de cette coupe représentait une Fortune exécutée avec un art parfait; elle tenait dans sa main un petit drapeau rouge déployé. Je bus; mais la vue de cette image me remplit de tristesse car j'avais éprouvé la perfidie de la fortune.
La vierge était parée, comme nous, de la Toison d'or et du Lion, je présumai donc qu'elle devait être la présidente de l'Ordre. Quand nous lui demandâmes le nom de cet Ordre, elle nous répondit, qu'elle ne nous le révélerait qu'après le jugement des prisonniers et l'exécution de la sentence; car leurs yeux étaient encore fermés pour la lumière de cette révélation, et les événements heureux qui nous étaient survenus ne pouvaient être pour eux que pierres d'achoppement et objets de scandale, quoique les faveurs que l'on nous avait accordées ne fussent rien en comparaison des honneurs qui nous étaient réservés.
Puis, des mains du second page, elle prit le parchemin; il était divisé en deux parties. S'adressant alors au premier groupe de prisonniers la vierge lut à peu près ce qui suit: Les prisonniers devaient confesser qu'ils avaient ajouté foi trop aisément aux enseignements mensongers des faux livres; qu'ils s'étaient cru beaucoup trop méritants; de sorte, qu'ils avaient osé se présenter dans ce palais où ils n'avaient jamais été conviés; que, peut-être, la plupart comptaient y trouver de quoi vivre ensuite avec plus de pompe et d'ostentation; en outre, qu'ils s'étaient excités mutuellement pour s'enfoncer dans cette honte et qu'ils méritaient une punition sévère pour tout cela.
Et ils le confessèrent avec humilité et soumission.
Puis le discours s'adressa plus durement aux prisonniers de la deuxième catégorie. Ils étaient convaincus en leur intérieur d'avoir composé de faux livres, trompé leur prochain et abaissé ainsi l'honneur royal aux yeux du monde. Ils n'ignoraient pas de quelles figures impies et trompeuses ils avaient fait usage. Ils n'avaient même pas épargné la Trinité Divine; bien plus, ils avaient tenté de s'en servir pour duper tout le monde. Mais maintenant les procédés qu'ils avaient employés pour tendre des pièges aux vrais convives pour leur substituer des insensés, étaient mis à découvert. En outre, nul n'ignorait qu'ils se plaisaient dans la prostitution, l'adultère, l'ivrognerie et autres vices qui sont tous contraires à l'ordre public de ce royaume. En somme, ils savaient qu'ils avaient abaissé, auprès des humbles, la Majesté Royale même; ils devaient donc confesser qu'ils étaient des fourbes, des menteurs et des scélérats notoires, qu'ils méritaient d'être séparés des honnêtes gens et d'être punis sévèrement.