Nous convînmes d'en faire l'expérience aussitôt après le repas; alors aucun de nous ne voulant s'y attarder plus longtemps, nous nous levâmes de table; de même nos vierges. Mais notre présidente nous dit:
«Non, le temps n'en est pas encore venu. Voyons cependant comment la fortune nous assemblera».
Nous quittâmes nos compagnes pour discuter sur la manière de réaliser ce projet, mais cela était bien inutile et les vierges nous avaient séparés d'elles à dessein. En effet, la présidente nous proposa bientôt de nous placer en cercle dans un ordre quelconque; elle nous compterait alors en commençant par elle-même et le septième devrait se joindre au septième suivant, quel qu'il fût. Nous ne nous aperçûmes d'aucune supercherie; mais les vierges étaient tellement adroites qu'elles parvinrent à prendre des places déterminées tandis que nous pensions être bien mêlés et placés au hasard. La vierge commença donc à compter; après elle, la septième personne fut une vierge, en troisième lieu encore une vierge et cela continua ainsi jusqu'à ce que toutes les vierges fussent sorties, à notre grand ébahissement, sans que l'un de nous eût quitté le cercle. Nous restions donc seuls, en butte à la risée des vierges, et nous dûmes confesser que nous avions été trompés fort habilement. Car il est certain que quiconque nous aurait vu dans notre ordre aurait plutôt supposé que le ciel s'écroulerait que de nous voir tous éliminés. Le jeu se termina donc ainsi et il fallut laisser rire les vierges à nos dépens.
Cependant le petit Cupidon vint nous rejoindre de la part de Sa Majesté Royale, sur l'ordre de Qui une coupe circula parmi nous; il pria notre vierge de se rendre près du Roi et nous déclara qu'il ne pouvait rester plus longtemps en notre compagnie pour nous distraire. Mais la gaieté étant communicative, mes compagnons organisèrent rapidement une danse, avec l'assentiment des vierges. Je préférais rester à l'écart et je prenais grand plaisir à les regarder; car, à voir mes mercurialistes se mouvoir en cadence, on les aurait pris pour des maîtres en cet art.
Mais bientôt notre présidente revint et nous annonça que les artistes et les étudiants s'étaient mis à la disposition de Sa Majesté Royale pour donner, avant Son départ, une comédie joyeuse en Son honneur et pour Son plaisir; il serait agréable à Sa Majesté Royale et Elle nous serait gracieusement reconnaissante si nous voulions bien assister à la représentation et accompagner Sa Majesté à la Maison Solaire. En remerciant très respectueusement pour l'honneur qu'on nous faisait, nous offrîmes bien humblement nos faibles services, non seulement dans le cas présent mais en toutes circonstances. La vierge se chargea de cette réponse et revint bientôt avec l'ordre de nous ranger sur le passage de Sa Majesté Royale. On nous y conduisit bientôt et nous n'attendîmes pas la procession royale car elle y était déjà; les musiciens ne l'accompagnaient pas.
En tête du cortège s'avançait la reine inconnue qui avait été parmi nous hier, portant une petite couronne précieuse et revêtue de satin blanc; elle ne tenait rien qu'une croix minuscule faite d'une petite perle, qui avait été placée entre le jeune Roi et sa fiancée ce jour même. Cette reine était suivie des six vierges nommées plus haut qui marchaient en deux rangs et portaient les joyaux du Roi que nous avions vus exposés sur le petit autel. Puis vinrent les trois rois, le fiancé étant au milieu. Il était mal vêtu, en satin noir, à la mode italienne, coiffé d'un petit chapeau rond noir, garni d'une petite plume noire et pointue. Il se découvrit amicalement devant nous, afin de nous montrer sa condescendance; nous nous inclinâmes comme nous l'avions fait auparavant. Les rois étaient suivis des trois reines dont deux étaient vêtues richement; par contre le troisième qui s'avançait entre les deux autres, était tout en noir et Cupidon lui portait la traîne. Puis on nous fit signe de suivre. Après nous vinrent les vierges et enfin le vieil Atlas ferma la procession.
C'est ainsi qu'on nous conduisit par maints passages admirables à la Maison du Soleil; et là nous prîmes place sur une estrade merveilleuse, non loin du Roi et de la Reine, pour assister à la comédie. Nous nous tenions à la droite des rois:--mais séparés d'eux,--les vierges à notre droite, excepté celles à qui la Reine avait donné des insignes. A ces dernières, des places particulières étaient réservées tout en haut; mais les autres serviteurs durent se contenter des places entre les colonnes, tout en bas.
Cette comédie suggère bien des réflexions particulières; je ne puis donc omettre d'en rappeler ici brièvement le sujet.
PREMIER ACTE
Un vieux roi apparaît entouré de ses serviteurs; on apporte devant son trône un petit coffret que l'on dit avoir trouvé sur l'eau. On l'ouvre et on y découvre une belle enfant, puis à côté de quelques joyaux, une petite missive en parchemin, adressée au roi. Le roi rompt le cachet aussitôt et, ayant lu la lettre, se met à pleurer. Puis il dit à ses courtisans que le roi des nègres a envahi et dévasté le royaume de sa cousine, et exterminé toute la descendance royale sauf cette enfant.