On ne nous permit pas de faire une longue sieste après notre repas; la vierge sortit avec l'oiseau, et la cinquième salle nous fut ouverte; nous y montâmes comme précédemment et nous nous apprêtâmes au travail.
On avait préparé un bain pour notre oiseau dans cette salle; ce bain fut teint avec une poudre blanche de sorte qu'il prit l'aspect du lait. Tout d'abord il était froid et l'oiseau qu'on y plongea s'y trouva à son aise, en but, et prit ses ébats. Mais quand la chaleur des lampes commença à faire tiédir le bain, nous eûmes beaucoup de peine à y maintenir l'oiseau. Nous posâmes donc un couvercle sur la chaudière et nous laissâmes passer sa tête par un trou. L'oiseau perdit toutes ses plumes dans le bain de sorte qu'il eut la peau aussi lisse qu'un homme; mais la chaleur ne lui causa pas d'autre dommage. Chose étonnante, les plumes se dissolvèrent entièrement dans ce bain et le teignirent en bleu. Enfin nous laissâmes. l'oiseau s'échapper de la chaudière; il était si lisse et si brillant qu'il faisait plaisir à voir; mais comme il était un peu farouche nous dûmes lui passer un collier avec une chaîne autour du cou; puis nous le promenâmes ça et là dans la salle. Pendant ce temps on alluma un grand feu sous la chaudière et le bain fut évaporé jusqu'à siccité, de sorte qu'il resta une matière bleue; nous dûmes la détacher de la chaudière, la concasser, la pulvériser et la préparer sur une pierre; puis cette peinture fut appliquée sur toute la peau de l'oiseau. Alors ce dernier prit un aspect plus singulier encore; car, à part la tête qui resta blanche, il était entièrement bleu.
C'est ainsi qu'à cet étage notre travail prit fin et nous fûmes appelés par une ouverture dans la voûte au sixième étage, après que la vierge nous eût quittés avec son oiseau bleu; et nous y montâmes.
Là nous assistâmes à un spectacle attristant. On plaça, au centre de la salle, un petit autel semblable en tous points à celui que nous avions vu dans la salle du Roi; les six objets que j'ai déjà décrits se trouvaient sur cet autel et l'oiseau lui-même formait le septième. On présenta d'abord la petite fontaine à l'oiseau qui s'y désaltéra; ensuite il aperçut le serpent blanc et le mordit de manière à le faire saigner. Nous dûmes recueillir ce sang dans une coupe en or et le verser dans la gorge de l'oiseau qui se débattait fortement; puis nous introduisîmes la tête du serpent dans la fontaine, ce qui lui rendit la vie; il rampa aussitôt dans sa tête de mort et je ne le revis plus pendant longtemps. Pendant ces événements, la sphère continuait à accomplir ses révolutions, jusqu'à ce que la conjonction désirée eût lieu; aussitôt la petite horloge sonna un coup. Puis la deuxième conjonction eut lieu et la clochette sonna deux coups. Enfin quand la troisième conjonction fut observée par nous et signalée par la clochette, l'oiseau posa lui-même son col sur le livre et se laissa décapiter humblement, sans résistance, par celui de nous qui avait été désigné à cet effet par le sort. Cependant il ne coula pas une seule goutte de sang jusqu'à ce qu'on lui ouvrit la poitrine. Alors le sang en jaillit frais et clair, telle une fontaine de rubis.
Sa mort nous attrista; cependant comme nous pensions bien que l'oiseau lui-même ne pouvait être utile à grand'chose, nous en primes vite notre parti.
Nous débarrassâmes ensuite le petit autel et nous aidâmes la vierge à incinérer sur l'autel même le corps ainsi que la tablette qui y était suspendue, avec du feu pris à la petite lumière. Cette cendre fut purifiée à plusieurs reprises et conservée avec soin dans une petite boîte en bois de cyprès.
Mais maintenant je dois relater l'incident qui m'arriva ainsi qu'à trois de mes compagnons. Quand nous eûmes recueilli la cendre très soigneusement, la vierge prit la parole comme suit:
«Chers seigneurs, nous sommes dans la sixième salle et nous n'en avons plus qu'une seule au-dessus de nous. Là, nous toucherons au terme de nos peines et nous pourrons songer à votre retour au château pour ressusciter nos très gracieux Seigneurs et Dames. J'aurais désiré que tous ici présents se fussent comportés de manière à ce que je pusse proclamer leurs mérites et obtenir pour eux une digne récompense auprès de nos Très Hauts Roi et Reine. Mais comme, contre mon gré, j'ai reconnu que parmi vous ces quatre--et elle me désigna avec trois autres--sont des opérateurs paresseux et que, dans mon amour pour tous, je ne demande cependant point à les désigner pour leur punition bien méritée, je voudrais cependant, afin qu'une telle paresse ne demeurât point impunie, ordonner ceci: Seuls ils seront exclus de la septième opération, la plus admirable de toutes; par contre on ne les exposera à aucune autre punition plus tard, quand nous serons en face de Sa Majesté Royale».
Que l'on songe dans quel état me mit ce discours! La vierge parla avec une telle gravité que les larmes inondaient nos visages et que nous nous considérions comme les plus infortunés des hommes. Puis la vierge fit appeler les musiciens par l'une des servantes, qui l'accompagnaient toujours en nombre, et on nous mit à la porte en musique au milieu d'un tel éclat de rire que les musiciens eurent de la peine à souffler dans leurs instruments tant ils étaient secoués par le rire. Et ce qui nous affligea particulièrement, ce fut de voir la vierge se moquer de nos pleurs, de notre colère et de notre indignation; en outre, quelques-uns de nos compagnons se réjouissaient certainement de notre malheur.
Mais la suite fut bien inattendue; car à peine eûmes-nous franchi la porte, que les musiciens nous invitèrent à cesser nos pleurs et à les suivre gaiement par l'escalier; ils nous conduisirent sous les combles, au-dessus du septième étage.