Ce dernier article nous fit rire longuement et sans doute l'a-t-on ajouté pour cela. Quoiqu'il en soit nous dûmes prêter serment sur le sceptre du Roi.
Ensuite nous fûmes reçus Chevaliers avec la solennité d'usage; on nous accorda, avec d'autres privilèges, le pouvoir d'agir à notre gré sur l'ignorance, la pauvreté et la maladie. Ces privilèges nous furent confirmés ensuite dans une petite chapelle où l'on nous conduisit en procession. Nous y rendîmes grâce à Dieu et j'y suspendis ma Toison d'or et mon chapeau, pour la gloire de Dieu; je les y laissai en commémoration éternelle. Et comme l'on demanda la signature de chacun j'écrivis:
La Haute Science est de ne rien savoir.
Frère CHRISTIAN ROSENCREUTZ,
Chevalier de la Pierre d'Or:
Année 1459.
[Summa Scientia nihil scire. Fr. CHRISTIANUS ROSENCREUTZ,
Eques aurei Lapidis. Anno 1459.]
Mes compagnons écrivirent différemment, chacun à sa convenance.
Puis nous fûmes reconduits dans la salle où l'on nous invita à prendre des sièges et à décider vivement les souhaits que nous voudrions faire. Le Roi et les siens s'étaient retirés dans le cabinet; puis chacun y fut appelé pour y formuler son souhait, de sorte que j'ignore les voeux de mes compagnons.
En ce qui me concerne, je pensais qu'il n'y aurait rien de plus louable que de faire honneur à mon Ordre en faisant preuve d'une vertu; il me semblait aussi qu'aucune ne fut jamais plus glorieuse que la reconnaissance. Malgré que j'eusse pu souhaiter quelque chose de plus agréable, je me surmontai donc et je résolus de délivrer mon bienfaiteur, le gardien, fût-ce à mon péril. Or, quand je fus entré, on me demanda d'abord si je n'avais pas reconnu ou soupçonné le malfaiteur, étant donné que j'avais lu la supplique. Alors, sans nulle crainte, je fis le récit détaillé des événements et comment j'avais péché par ignorance; je me déclarai prêt à subir la peine que j'avais méritée ainsi.
Le Roi et les autres seigneurs furent très étonnés de cette confession inattendue; ils me prièrent de me retirer un instant. Dès que l'on m'eut rappelé, Atlas m'informa que Sa Majesté Royale était très peinée de me voir dans cette infortune, moi, qu'Elle aimait par-dessus tous; mais qu'il Lui était impossible de transgresser Sa vieille coutume et Elle ne voyait donc d'autre solution que de délivrer le gardien et de me transmettre sa charge, tout en désirant qu'un autre fût bientôt pris afin que je pusse rentrer. Cependant on ne pouvait espérer aucune délivrance avant les fêtes nuptiales de son fils à venir.
Accablé par cette sentence, je maudissais ma bouche bavarde de n'avoir pu taire ces événements; enfin, je parvins à ressaisir mon courage et, résigné à l'inévitable, je relatai comment ce gardien m'avait donné un insigne et recommandé au gardien suivant; que, grâce à leur aide, j'avais pu subir l'épreuve de la balance et participer ainsi à tous les honneurs et à toutes les joies; qu'il avait donc été juste de me montrer reconnaissant envers mon bienfaiteur et que je les remerciais pour la sentence, puisqu'elle ne pouvait être différente. Je ferais d'ailleurs volontiers une besogne désagréable en signe de gratitude envers celui qui m'avait aidé à toucher au but. Mais, comme il me restait un souhait à formuler, je souhaitai de rentrer; de cette manière, j'aurais délivré le gardien et mon souhait m'aurait délivré à mon tour.
On me répondit que ce souhait n'était pas réalisable, sinon, je n'aurais eu qu'à souhaiter la délivrance du gardien. Toutefois Sa Majesté Royale était satisfaite de constater que j'avais arrangé cela adroitement; mais Elle craignait que j'ignorasse encore dans quelle misérable condition mon audace m'avait placé.