Je me mis donc en route en portant patiemment ma croix, et, comme le sort en était jeté, je pris la résolution de faire tout mon possible pour arriver au but avant la nuit. Maintes fausses routes se présentaient devant moi; mais je les évitai grâce à ma boussole, en refusant de quitter d'un pas le méridien, malgré que le chemin fût fréquemment si rude et si peu praticable que je croyais m'être égaré. Tout en cheminant, je pensais sans cesse à la colombe et au corbeau, sans parvenir à en comprendre la signification.

Enfin je vis au loin un portail splendide, sur une haute montagne; je m'y hâtais malgré qu'il fût très, très éloigné de ma route, car le soleil venait de se cacher derrière les montagnes sans que j'eusse pu apercevoir une ville au loin. J'attribue cette découverte à Dieu seul qui aurait bien pu me laisser continuer mon chemin sans m'ouvrir les yeux, car j'aurais pu le dépasser facilement sans le voir.

Je m'en approchai, dis-je, avec la plus grande hâte et quand j'y parvins les dernières lueurs du crépuscule me permirent encore d'en distinguer l'ensemble.

Or c'était un Portail Royal admirable, fouillé de sculptures représentant des mirages et des objets merveilleux dont plusieurs avaient une signification particulière, comme je l'ai su plus tard. Tout en haut le fronton portait ces mots:

LOIN D'ICI, ÉLOIGNEZ-VOUS PROFANES.
[Procul hinc, procul ite prophani]

avec d'autres inscriptions dont on m'a défendu sévèrement de parler.

Au moment où j'arrivai au portail, un inconnu, vêtu d'un habit bleu du ciel, vint à ma rencontre. Je le saluai amicalement et il me répondit de même en me demandant aussitôt ma lettre d'invitation. Oh! combien fus-je joyeux alors de l'avoir emportée avec moi car j'aurais pu l'oublier aisément, ce qui, d'après lui, était arrivé à d'autres. Je la lui présentai donc aussitôt; non seulement il s'en montra satisfait, mais à ma grande surprise, il me dit en s'inclinant: «Venez, cher frère, vous êtes mon hôte bienvenu». Il me pria ensuite de lui dire mon nom, je lui répondis que j'étais le frère de la Rose-Croix Rouge, il en témoigna une agréable surprise. Puis il me demanda: «Mon frère, n'auriez-vous pas apporté de quoi acheter un insigne?» Je lui répliquai que je n'étais guère fortuné mais que je lui offrirais volontiers ce qui pourrait lui plaire parmi les objets en ma possession. Sur sa demande, je lui fis présent de ma fiole d'eau, et il me donna en échange un insigne en or qui ne portait que ces deux lettres: S.C. [Sanctitate constantia, Sponsus Charus, Spes Charitas: Constance par la sainteté; Fiancé par amour; Espoir par la charité.] Il m'engagea à me souvenir de lui dans le cas où il pourrait m'être utile. Sur ma question il m'indiqua le nombre des convives entrés avant moi; enfin, par amitié, il me remit une lettre cachetée pour le gardien suivant.

Tandis que je m'attardais à causer avec lui, la nuit vint; on alluma sous la porte un grand falot afin que ceux qui étaient encore en route pussent se diriger. Or le chemin qui conduisait au château se déroulait entre deux murs; il était bordé de beaux arbres portant fruits. On avait suspendu une lanterne à un arbre sur trois de chaque côté de la route et une belle vierge vêtue d'une robe bleue venait allumer toutes ces lumières avec une torche merveilleuse; et je m'attardais plus qu'il n'était sage à admirer ce spectacle d'une beauté parfaite.

Enfin l'entretien prit fin et après avoir reçu les instructions utiles je pris congé du premier gardien. Tout en cheminant je fus pris du désir de savoir ce que contenait la lettre; mais comme je ne pouvais croire à une mauvaise intention du gardien je résistai à la tentation.

J'arrivai ainsi à la deuxième porte qui était presque semblable à la première; elle n'en différait que par les sculptures et les symboles secrets. Sur le fronton on lisait: