Les pages me précédèrent donc avec leurs flambeaux et me conduisirent à la grande salle, à travers une infinité de couloirs, de portes et d'escaliers. Une foule de convives se pressait dans cette salle; on y voyait des empereurs, des rois, des princes et des seigneurs, des nobles et des roturiers, des riches et des pauvres et toutes sortes de gens; j'en fus extrêmement surpris en songeant en moi-même: «Ah! suis-je assez fou! pourquoi m'être tant tourmenté pour ce voyage! Voici des compagnons que je connais fort bien et que je n'ai jamais estimés; les voici donc tous, et moi, avec toutes mes prières et mes supplications, j'y suis entré le dernier, et à grand'peine!»
Ce fut encore le diable qui m'inspira ces pensées et bien d'autres semblables, malgré tous mes efforts pour le chasser.
De ci et de là, ceux qui me connaissaient m'appelaient: «Frère Rosencreutz, te voilà donc arrivé aussi?»--«Oui, mes frères». répondis-je, «La grâce de Dieu m'a fait entrer également». Ils rirent de ma réponse et me trouvèrent ridicule d'invoquer Dieu pour une chose aussi simple. Comme je questionnais chacun sur le chemin qu'il avait suivi--plusieurs avaient dû descendre le long des rochers,--des trompettes invisibles sonnèrent l'heure du repas. Alors chacun se plaça selon le rang auquel il croyait avoir droit; si bien que moi et d'autres pauvres gens avons trouvé à peine une petite place à la dernière table.
Alors les deux pages entrèrent, et l'un d'eux récita de si admirables prières que mon coeur en fut réjoui; cependant quelques-uns des grands seigneurs n'y prêtaient aucune attention, mais riaient entre eux, se faisaient des signes, mordillaient leurs chapeaux et s'amusaient avec d'autres plaisanteries de ce genre.
Puis on servit. Quoique nous ne pussions voir personne les plats étaient si bien présentés qu'il me semblait que chaque convive avait son valet.
Lorsque ces gens-là furent rassasiés et que le vin leur eût ôté la honte du coeur, ils se vantèrent tous et prônèrent leur puissance. L'un parla d'essayer ceci, l'autre cela, et les plus sots crièrent les plus fort; maintenant encore je ne puis m'empêcher de m'irriter, quand je me rappelle les actes surnaturels et impossibles que j'ai entendu raconter. Pour finir ils changèrent de place; ça et là un courtisan se glissa entre deux seigneurs, et alors ceux-ci projetaient des actions d'éclat telles que la force de Samson ou d'Hercule n'eût pas suffi pour les accomplir. Tel voulait délivrer Atlas de son fardeau, tel autre parlait de retirer le Cerbère tricéphale des enfers; bref chacun divaguait à sa manière. La folie des grands seigneurs était telle qu'ils finissaient par croire à leurs propres mensonges et l'audace des méchants ne connut plus de bornes, de sorte qu'ils ne tinrent aucun compte des coups qu'ils reçurent sur les doigts comme avertissement. Enfin, comme l'un d'eux se vanta de s'être emparé d'une chaîne d'or, les autres continuèrent tous dans ce sens. J'en vis un qui prétendait entendre bruisser les cieux; un autre pouvait voir les Idées Platoniciennes; un troisième voulait compter les Atomes de Démocrite et bien d'autres connaissaient le mouvement perpétuel.
A mon avis, plusieurs avaient une bonne intelligence, mais, pour leur malheur, ils avaient trop bonne opinion d'eux-mêmes. Pour finir, il y en avait un qui voulait tout simplement nous persuader qu'il voyait les valets qui nous servaient, et il aurait discuté longtemps encore, si l'un de ces serveurs invisibles ne lui avait appliqué un soufflet sur sa bouche menteuse, de sorte que, non seulement lui, mais encore bon nombre de ses voisins, devinrent muets comme des souris.
Mais, à ma grande satisfaction, tous ceux que j'estimais, gardaient le silence dans ce bruit; ils n'élevaient point la voix, car ils se considéraient comme gens inintelligents, incapables de saisir le secret de la nature, dont, au surplus, ils se croyaient tout à fait indignes. Dans ce tumulte, j'aurais presque maudit le jour de mon arrivée en ce lieu, car je voyais avec amertume que les gens méchants et légers étaient comblés d'honneurs, tandis que moi, je ne pouvais rester en paix à mon humble place; en effet, un de ces scélérats me raillait en me traitant de fou achevé. Comme j'ignorais qu'il y eût encore une porte par laquelle nous devions passer, je m'imaginais que je resterais ainsi en butte aux railleries et au mépris pendant toute la durée des noces; je ne pensais cependant pas avoir tellement démérité du fiancé ou de la fiancée et j'estimais qu'ils auraient pu trouver quelqu'un d'autre pour tenir l'emploi de bouffon à leurs noces. Hélas! c'est à ce manque de résignation que l'inégalité du monde pousse les coeurs simples; et c'est précisément cette impatience que mon rêve m'avait montrée sous le symbole de la claudication.
Et les vociférations augmentaient de plus en plus. Déjà, certains voulaient nous donner pour vrai des visions forgées de toutes pièces et des songes d'une fausseté évidente.
Par contre mon voisin était un homme calme et de bonnes manières; après avoir causé de choses très sensées il me dit enfin: «Vois, mon frère; si en ce moment quelque nouvel arrivant voulait faire entrer tous ces endurcis dans le droit chemin, l'écouterait-on?»--«Certes non», répondis-je;--«C'est ainsi», dit-il «que le monde veut à toute force être abusé et ferme ses oreilles à ceux qui ne cherchent que son bien. Regarde donc ce flatteur et observe par quelles comparaisons ridicules et par quelles déductions insensées il capte l'attention de son entourage; là-bas un autre se moque des gens avec des mots mystérieux inouis. Mais, crois m'en, il arrivera un temps où l'on ôtera les masques et les déguisements pour montrer à tous, les fourbes qu'ils cachaient; alors on reviendra peut-être à ceux que l'on avait dédaignés».