— Depuis longtemps, je voulais rentrer, fit celle-ci sur un ton grognon. Je ne sais pourquoi tu tardais tant… Ou plutôt je le sais bien. Et il faut que je sois à dix heures au bureau ! J’aurai une scène de ce tyran de Pétrof. Et puis j’ai bu trop de Champagne…

La gymnasiste la regarda avec pitié, haussa l’épaule gauche d’un geste qui lui était familier, et ne répondit pas. Elle allait à pas rapides, d’une démarche légère et heureuse, faisant claquer sur l’asphalte du trottoir les talons trop hauts de ses souliers découverts, la tête libre, regardant autour de soi, toute à la joie de trouver au sortir d’une pièce pleine de fumée la clarté inattendue d’une aube printanière. Elles traversèrent en diagonale la vaste place de la cathédrale et se séparèrent après avoir pris rendez-vous pour le soir.

La gymnasiste suivit une rue à gauche de la cathédrale. Soudain elle entendit derrière elle un bruit de pas précipités et se retourna. Un grand étudiant en uniforme, la pioche et le pic brodés en or sur le galon de la casquette, courait pour la rejoindre.

Elle s’arrêta. Son visage prit une expression de dureté, ses longs sourcils se froncèrent, et l’étudiant qui avait les yeux fixés sur elle se troubla aussitôt. Avec une extrême nervosité, il dit :

— Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna… j’ai attendu que vous fussiez seule… Je ne pouvais vous quitter ainsi… Après ce qui s’est passé…

D’une voie sèche, elle l’interrompit :

— Que s’est-il passé, je vous prie ?

Le désarroi du jeune homme atteignit à son comble.

— Je ne sais, balbutia-t-il, je ne sais comment vous dire… Il me semblait… Vous m’en voulez, n’est-ce pas ? Je suis au désespoir… J’aime mieux le savoir tout de suite… On ne peut vivre ainsi, conclut-il, tout à fait décontenancé.

— Je ne vous en veux de rien, répondit nettement Ariane Nicolaevna. Sachez-le une fois pour toutes : je ne me repens jamais de ce que j’ai fait. Mais souvenez-vous aussi que je vous ai interdit de m’aborder dans la rue… Je suis surprise que vous l’ayez oublié.