Souvent nous descendons de nos bêtes et marchons dans le crépuscule, puis dans la nuit. Encore un vallonnement de franchi. De village, pas l’ombre. Nous allons, ne tenant plus ni en selle ni debout. Il y a plus de douze heures que nous avons quitté l’étape. Enfin notre guide laisse la piste et prend un sentier à gauche. Des nuages ont envahi le ciel ; nous suivons lentement le bord d’un ruisseau, et soudain une masse sombre nous barre le chemin. Nous sommes devant les murs de Nuousi-Abad. La grande porte d’entrée est fermée, le village endormi. Nous frappons à tour de bras sur les battants sonores ; personne ne bouge. Enfin nous apercevons une lumière et le chef du village vêtu d’une robe blanche apparaît dans le balakhané (appartement ouvert) au-dessus de la porte. Il est accompagné de plusieurs femmes.
Nous demandons qu’on nous reçoive pour la nuit.
Il refuse et les femmes le soutiennent. Ces villageois apeurés nous prennent pour des brigands ; ils n’ouvriront pas. En vain les cavaliers d’escorte disent qui ils sont et d’où ils viennent ; le nom des grands chefs bakhtyares ne rassure pas le ketkhoda. Le chamelier, pathétiquement, plaide notre cause. Il nous montre, nous et les bêtes, morts de fatigue dans la nuit ; il se porte caution des dommages que nous pourrions faire aux villageois et à leurs biens.
Le ketkhoda, entouré de commères, ne se laisse pas fléchir. La colère nous prend. Nous méditons de donner l’assaut à ce village inhospitalier et de mettre le feu aux portes ; déjà nos cavaliers tâtent la crosse de leur carabine pour envoyer une balle à l’énergique refuseur, quand, après de nouvelles supplications du chamelier qui parle et pleure les bras en croix, notre homme se décide, descend, et nous entendons le bruit de la grosse poutre qu’on remue.
Enfin notre caravane entre, non sans que le ketkhoda soit un peu bousculé, non sans qu’on entende quelques cris aigus de femmes fuyant comme poules effarées.
Ah, le pauvre village ! Jamais nous n’avons vu tant de misère. Nous pénétrons dans la cour de la première maison, la plus riche ; des veaux, deux vaches, un âne et quelques moutons y dorment. Sur une plate-forme est la maison basse, Nous ouvrons la porte ; un vieillard est accroupi près d’un feu de braise ; la tête renversée en arrière il pousse d’affreux soupirs comme s’il agonisait ; une odeur écœurante nous assaille. Nous reculons épouvantés. Malgré notre fatigue, nous n’aurons pas de gîte ce soir. Nous étendons notre mince matelas sur la terre dure en plein air. Le chamelier et nos cavaliers allument un feu à trois pas de nous ; Aziz y fait bouillir du lait pour notre chocolat. Les villageois refusent de nous vendre des œufs et du lait si nous ne payons pas d’avance. Enfin vers onze heures du soir, nous nous endormons d’un mauvais sommeil sous notre moustiquaire qu’un vent froid secoue.
Avant l’aurore nous sommes debout, tout ankylosés ; le vent a augmenté, l’aube se lève dans un ciel où s’amassent de lourds nuages ; de la poussière, des sables volent en tourbillons. L’orage va éclater. Mais peu importe, nous ne resterons pas une minute de plus dans ce triste village et à six heures nous voilà en route pour la dernière étape. A peine partis, la pluie commence ; elle tombe en douche et nous accompagne tout au long du trajet ; les manteaux imperméables, les laines, tout est traversé. Des rigoles se forment sous les vêtements, coulent le long du dos et des jambes pour sortir aux bottines. C’est ainsi que nous allons pendant trois heures à travers les montagnes où nous ne rencontrons âme qui vive. Et nous arrivons, trempés à tordre, dans l’hospitalière maison de Zill es Sultan à Hadji-abad. Nous nous séchons devant un grand feu de sarments. Pendant quarante-huit heures, nous restons à nous reposer, ne quittant notre couche que pour de lentes promenades dans les vergers à la fin de la journée.
Les pavots ont fleuri, les mille petites coupes de porcelaine translucide se tiennent droites et claires au bout des tiges vertes. Les vergers à ce moment de l’année et du jour sont un enchantement.
Le village est en émoi. Un petit parti de Bakhtyares est venu s’emparer d’un troupeau de moutons. Les villageois ont poursuivi les voleurs qui, dans leur fuite, ont abandonné leur butin. Mais l’alarme a été chaude et sur le chemin de garde des hommes armés se promènent toute la nuit. De la chambre où je suis étendu, je vois la silhouette d’un veilleur se découper au haut des murs sous le ciel étincelant d’étoiles. Ainsi un homme veillait, le cœur plein d’émotions confuses, sous les mêmes étoiles, à la même place, sur des murs pareils à ceux-ci, il y a vingt-cinq siècles, lorsque l’apparition d’Alexandre en Perse agitait les âmes. Depuis lors, rien n’a changé ici. C’est, dans un décor immuable, des vies identiques à celles d’autrefois. Il n’y a de nouveau que la présence insignifiante d’un voyageur venu de loin, égaré dans ces montagnes et dont l’esprit se plaît à vagabonder à travers le temps.