Un voyage! il ne faudrait l’écrire que pour soi.
Le voyage donne à l’homme une des plus belles ivresses qu’il puisse éprouver. Découvrir des paysages nouveaux dans une succession rapide, traverser des villes jadis prospères aujourd’hui mortes, courir aux temples dont en pensée on habita les portiques et ne voir que des pierres éparses, trouver le désert et la solitude là où vécurent des peuples puissants, aller plus loin, toujours plus loin, être celui qui ne s’arrête pas, qui passe parmi les vivants et au milieu des ruines, sentir qu’à peine vous les avez possédés ces paysages meurent pour vous, que vous ne les reverrez jamais,—quelle joie et quelle angoisse passionnée!
Je ne sens tout le prix que des choses qui m’échappent. Je cours à elles avec fièvre, mais c’est au moment où je les perds que je les aime le plus fortement.
Peut-être est-ce là le secret de l’ivresse du voyage?
Mais comment la communiquer à l’aide de mots à qui reste dans son fauteuil?
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Nous avons été jusqu’au centre de la Perse cueillir dans leur gloire les roses d’Ispahan.
Nous avions choisi des moyens de transport difficiles. Au lieu de gagner Bakou par train, nous avions décidé de faire une partie du trajet, la plus longue possible, en automobile.
Ainsi avons-nous traversé une contrée qui sera longtemps encore une terra incognita pour les automobiles, la Bessarabie; nous avons visité la Crimée à la belle corniche; au Caucase, la pluie et la neige, plus que les récoltes, nous arrêtèrent; après quelques excursions autour de Batoum et de Koutaïs, nous avons pris le train, et les autos aussi; en Perse, tandis que l’un de nous s’efforçait en vain de passer en machine les infranchissables montagnes qui défendent près de Tabriz le haut plateau de l’Iran, nous atteignions en automobile la seconde ville sainte de l’empire des Chahs, Koum, où repose sous la coupole dorée d’une mosquée hautaine sainte Fatmeh, sœur de l’imam Réza dont le corps rend Mesched sacrée. A Koum, la benzine nous fit défaut. Nous connûmes les horreurs de la traversée du désert en diligence persane avant d’atteindre le paradis d’Ispahan.