Tout cela ne nous trouble pas, mais nous sommes sérieusement alarmés lorsqu’il nous apprend que les employés de chemin de fer viennent de déclarer la grève pour demain et que notre train est le dernier qui arrivera de longtemps à Tiflis.

Et nos compagnons restés à Koutaïs? Ah! non, nous voyageons ensemble, nous avons juré d’arriver avec eux à Ispahan et nous venons de découvrir après cette première séparation que nous ne pouvons nous passer les uns des autres.

Ruminant ces pensées noires, nous traversons Tiflis, la Koura aux eaux rapides, et descendons enfin à l’hôtel de Londres où des soldats font de leur mieux pour nous recevoir.

Là, l’hôtelier qui nous a accompagnés nous demande la permission d’aller ôter sa redingote. Il revient une minute après, tout de blanc vêtu, en marmiton.

—C’est au chef que ces messieurs parlent maintenant, dit-il en soupirant. Je suis obligé de cuisiner moi-même, et ma mère, qui est une dame, fait les chambres avec mes sœurs.

J’ignore ce que vaut le chef ordinaire de l’hôtel de Londres, mais je sais par expérience que le propriétaire est un excellent cuisinier; pendant nos huit jours de Tiflis, il nous a vraiment bien nourris malgré la difficulté qu’il y avait à s’approvisionner.

Tous trois, nous allons nous coucher ce soir-là de bonne heure bien que ce soit aujourd’hui la veille de la Pâque russe, qu’il y ait messe de minuit à la vieille cathédrale et que nous nous soyons promis d’y assister. Mais nous sommes seuls et pensons mélancoliquement à nos amis restés à Koutaïs; nous n’avons pas envie de nous distraire et rentrons chacun dans notre chambre.

Le lendemain matin, nous sommes réveillés par des voix connues dans le couloir. Ce sont les deux ménages qui arrivent: les trains ont donc marché. Les hommes entrent dans nos chambres et se vengent sur nous du dépit qu’ils ont eu de manquer le train hier matin.

II

Tiflis, 29 avril-6 mai.—Nous voici à Tiflis, capitale de la Géorgie, résidence actuelle du vice-roi du Caucase, ville de deux cent mille habitants dans un site pittoresque, allongée entre des collines rocheuses et traversée dans sa longueur par la Koura, tumultueuse et grise.