Cet être garrotté par la société, il se sent naître à nouveau lorsque l’amour s’empare de lui. Alors il s’affranchit ; il atteint du coup au plus haut degré de son individualité. Il se débarrasse joyeusement des entraves qui l’ont gêné jusqu’alors. Les forces de la nature le secouent d’une ivresse dionysiaque ; la vie universelle coule dans ses veines. Il entre en communion avec l’univers entier et l’associe à ses transports. Il est pareil à un dieu.


Mais cet affranchissement intérieur lui fait sentir plus douloureusement son esclavage. A ce moment il est déchiré entre la nature et la société qui se l’arrachent. Comme un héros, il entre en lutte avec les puissances du monde pour se frayer sa voie.

Et ce tragique conflit dans lequel est intéressé, non seulement l’individu, mais l’avenir de l’espèce, ne cessera pas d’être pour l’homme le spectacle le plus dramatique, le plus profondément humain.


Le héros remporte-t-il la victoire sur la société ? Un autre drame commence. Il lui reste à apprendre maintenant quelles sont les ruses de la nature.

Il découvre que la nature ne nous a pas donné l’amour en don gracieux et désintéressé. Il croyait naïvement qu’elle travaillait pour lui. Grande erreur ! la nature est égoïste. Elle ne se soucie pas de nous, mais d’elle seule. Si elle a entouré l’amour des voluptés les plus vives, c’est qu’elle y trouve son compte. L’amour qui est pour nous une fin n’est pour elle qu’un moyen. La volupté est l’appât qu’elle dispose pour nous attirer dans ses pièges. Elle fait rayonner devant nos yeux le mirage d’un bonheur surhumain attaché à la possession de la femme aimée. Cependant elle ne voit que ceci : qu’en la prenant, nous la féconderons.

Ce que nous mettons en plus dans l’amour lui est indifférent. Peu lui importe que nous possédions notre femme ou celle d’autrui, que nous la soumettions par force ou par ruse, que nous la trompions ou que nous lui soyons fidèle ; peu lui importent nos joies et nos larmes ; elle ne nous dit qu’une chose : « Faites des enfants. »


Or, c’est précisément ce que nous ne voulons pas faire. Ici nous l’emportons dans notre lutte avec la nature et déjouons ses ruses. Intelligents et avertis, nous allons cueillir la volupté sur les bords du piège, mais nous n’y tombons pas.