Ils se revirent le soir chez Natacha. C’était la première fois qu’ils se retrouvaient en public. Savinski désirait et redoutait cette épreuve. Saurait-il modérer le feu de ses yeux en regardant la jeune fille ? Elle-même aurait-elle la force de jouer l’indifférence ? Il entra. La première personne qu’il vit dans le cercle fut Lydia. Elle avait choisi de porter la robe noire qu’elle avait eue sur elle en prison, la robe même que Savinski, deux jours auparavant, avait défaite de ses mains fiévreuses lorsque Lydia s’était donnée… Un flot de souvenirs monta en lui ; il s’arrêta. La voix de Nathalie Choupof-Karamine le ramena à lui-même et la phrase qu’elle lui jeta à travers le salon le fit sursauter.

— Eh bien, Nicolas Vladimirovitch, dit-elle, venez nous raconter vos impressions de prison.

Savinski avait jugé plus sage de ne pas dire qu’il avait été arrêté et le hasard propice avait voulu qu’il ne rencontrât à la Gorokhovaia personne qu’il connût. Qui donc avait renseigné Nathalie ? Un nom immédiatement lui vint à l’esprit : Séméonof. Depuis longtemps il soupçonnait une intrigue secrète entre la belle Nathalie et le commissaire bolchévique… Mais que lui avait-il raconté ? Avait-il parlé de Lydia ?… Quelque maître qu’il fût de soi, il se sentit rougir. Instinctivement il regarda la jeune fille qui, comme tous les invités, avait entendu la phrase fatale. Elle rayonnait de bonheur. Sans doute l’évocation, surgie en plein salon, de la nuit à la Gorokhovaia avait-elle pour elle un charme secret… A la voir, il semblait que, emportée par le désir de confesser une vérité dont elle était fière, elle fût sur le point de dire : « J’y étais aussi. » Savinski l’en aima davantage, mais il la prévint, et, ayant repris son sang-froid, il s’avança vers Nathalie et, sur un ton indifférent, jeta :

— En vérité, cela est si peu de chose que je n’avais pas jugé intéressant d’en parler. Qui n’a été et qui n’ira passer quelques heures ou quelques jours à la Gorokhovaia ?

Mais Nathalie et ses hôtes voulaient des détails. Il fut obligé d’en donner. Il fallut tout raconter. Seule Lydia ne posa pas de questions. Elle écoutait, les yeux fixés sur Savinski, approuvait de la tête comme pour confirmer l’exactitude de son récit. Au début, Savinski n’osait la regarder ; peu à peu, il s’enhardit ; et, levant les yeux sur la jeune fille, il l’évoquait quelques heures plus tôt dans ses bras. Elle était là devant lui, vêtue d’une robe qui la couvrait toute et ne laissait voir que ses bras encore un peu maigres et la naissance de sa poitrine. Mais, pour Savinski, la robe tombait : Lydia n’était plus vêtue que de linge fin qui cachait à peine ses seins purs… Il hésitait maintenant sur le choix des mots, revenait sur des choses déjà dites et, finalement, s’arrêta court.

Nathalie manifestait une vive curiosité.

— Vous êtes le premier de notre cercle qui ait été arrêté, dit-elle. C’est un grand honneur.

— Je l’aurais laissé volontiers à d’autres, répondit Savinski d’une façon assez bourrue. Je pense que ceux qui voudront éviter pareille aventure feront bien de passer la frontière.

Nathalie se moqua de lui. Pourquoi était-il si noir ? La situation présente avait déjà duré au delà de tout ce qu’on aurait pu prévoir. Qui aurait imaginé les bolchéviques conservant le pouvoir trois mois ? Ils avaient pu réussir leur coup en trompant des simples d’esprit. Mais, aujourd’hui, l’ouvrier d’usine et le dernier des moujiks avaient compris qu’ils n’avaient apporté que la ruine ; ils s’effondreraient subitement comme était tombé Kerenski…

— A moins que les Allemands ne viennent régler leurs comptes, interrompit Ivan Choupof-Karamine. C’est la solution la plus probable.